Iñigo, agriculteur engagé des Pyrénées espagnoles

Dimanche 16 août 2009. La nuit commence à tomber quand nous quittons la nationale pour emprunter la route sinueuse de la montagne. Sur le chemin, nous profitons des beaux paysages qui s'offrent à nous : lacs, vallée encaissée, blocs de roche… Lorsque nous traversons les villages paisibles, tous les regards des habitants se tournent vers nous. Nous cherchons la route, et non sans peine, nous voilà arrivées à La Prada, dans la Vallée de Tobalina.


La Montañuela, du producteur au consommateur

 Il est 20h30, et Iñigo Hernani, l’agriculteur avec qui nous avons rendez-vous, est encore en train de travailler dans la serre plus haut dans la montagne. C'est sa voisine qui se fait un plaisir de nous y amener. « Iñigo ! », crie-t-elle plusieurs fois. Le voilà qui arrive. C’est un homme pressé que nous découvrons. Il semble réticent à prendre du temps pour répondre à nos questions. Il nous fait tout de même faire un petit tour de son exploitation agricole avant de nous inviter dans sa maison. Il possède 3,3 hectares et produit une grande variété de fruits et de légumes biologiques. Iñigo était professeur d’agriculture avant d'entreprendre deux projets en même temps il y a deux ans : devenir papa et paysan. C’était une évidence pour lui de faire de l’agriculture biologique et locale. Depuis, chaque semaine, il approvisionne en fruits et légumes plus d’une centaine de familles dans les environs. Le système est similaire à celui des AMAPs en France, à quelques différences près. Avec la Red Arco, créée en 2004, c’est Iñigo qui va démarcher ses futurs clients et les cartons d’environ 5 à 9kg leurs sont apportés directement. L'agriculteur a beaucoup plus de travail et la gestion des livraisons est très difficile. Pendant notre interview, un client appelle justement pour dire qu'il ne pourra pas récupérer son carton comme convenu. Iñigo nous explique qu'il faut être bien organisé pour que ça marche. Ce n'est pas toujours évident, mais il est prêt à tout pour développer un lien qui s'est perdu entre les producteurs et les consommateurs.


L'Europe ne doit pas négliger l'agriculture locale


Si Inigo a décidé de mener une agriculture locale, ce n'est pas seulement par choix de vie, mais plutôt par combat politique. Plus jeune, il croyait que pour changer les choses, il fallait agir à grande échelle, mais avec l'expérience il défend l’idée qu’une politique agricole est plus adaptée si elle est locale. Iñigo est loin d'être contre l'Europe et les échanges internationaux, mais l'agriculture est tellement complexe, qu'une politique commune ne peut répondre aux besoins de tous.
Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas partager ses idées avec les autres. D'ailleurs, Iñigo est un hôte du WWOOFing en Espagne (World Wide Opportunities on Organic Farms). Il accueille des volontaires venus du monde entier pour les faire participer au travail agricole. En échange, en plus de leur faire découvrir son agriculture, il leur fournit le couvert et le logement.

La PAC ? Il la suit pour ne pas être en marge de la société. Il débute dans le métier et doit se faire une bonne image pour avoir des clients et cela passe par la certification biologique. Mais il nous explique que celle-ci n’est pas adaptée à un commerce diversifié. Pour un agriculteur comme lui, c’est une perte de temps que de faire des vérifications pour la centaine de variétés qu’il cultive. Il subit trop de contraintes depuis son installation. La surface qu’il cultive ? C’est le minimum qu'il a dû exploiter pour mettre en place son projet. Il aurait voulu commencer avec moins pour avoir une vie plus confortable. Aujourd’hui et depuis toujours, ce métier de la terre le passionne, mais il ne pensait pas que le côté administratif du métier lui prendrait pareille énergie.  Il a des principes pour fonctionner localement et offrir du choix à ses clients mais rien n’est adapté à cela.

Iñigo ne peut plus reculer maintenant car il a trop investi dans ce projet. Pour garder le cap, il se dit que les prochaines années seront plus faciles avec l’expérience. Il aimerait continuer à respecter ses engagements tout en profitant de sa famille. A la fin de notre discussion, Iñigo nous paraît plus détendu. Il a fini de préparer à manger et sa femme et son enfant ne vont pas tarder. Il est temps pour nous de rentrer, et après un au revoir chaleureux, nous repartons dans la nuit noire en nous régalant des tomates et des poivrons dont la Montañuela nous a fait cadeau…

D’où vient votre huile d’olive ?

Prenez une tomate, coupez-la en quartier, ajoutez la mozzarella et déposez sur le tout un filet d’huile d’olive. Un régal, non ? A l’apéritif ou dans les plats les plus raffinés, l’huile d’olive est souvent de la partie. En plus de ses vertus organoleptiques, elle aurait d’excellentes propriétés pour la santé. Voilà une raison de plus d’utiliser cet ingrédient à toutes les sauces. Tout semble aller pour l’huile d’olive, mais où en est réellement cette filière ? L’or vert se la coule douce ?


L’Espagne du sud détient le monopole sur l’huile d’olive

Si l’Union européenne est la première consommatrice d’huile d’olive au monde (70 % de la consommation), elle est également la première productrice avec 80 % de la production, talonnée par la Tunisie et la Turquie. Ce chiffre record est en grande partie dû à l’immense oliveraie espagnole. Avec un total de 300 millions d’oliviers de 260 variétés différentes et étendus sur 2 millions d’hectares, l’Espagne produit 43,3  % de la production mondiale d’olives. La France, par exemple, qui ne produit que 3 à 4 % de la consommation du pays, importe 70 % (soit 3 bouteilles sur 4) de son huile d’olive d’Espagne.

L’Andalousie est la première région la plus productrice d’olives au monde, elle couvre 85% de la production d’huile d’olive en Espagne. Parmi ses huit provinces, Jaén produit à elle seule plus d’huile d’olive que la Grèce ! Il existe dans une moindre mesure des oliveraies dans le nord de l’Espagne (Navarre, Aragon, La Rioja). On peut estimer la production totale de ces régions à 2.5 %, chiffre dérisoire face à la production andalouse.

Nous avons rencontré un de ces petits producteurs d’olives du nord, à Galilea. Il a 22 hectares et produit 650 000 kg d’olives par an. En plus du travail de production, il fait également lui même la transformation grâce à la fabrique d’huile qu’il a crée il y a 7 ans. Il rassemble et presse ainsi les olives d’une centaine de producteurs de la région. Il sait que ses produits ne font pas le poids face aux géants du sud. Pour être plus compétitif, il travaille alors sur l’authenticité du produit et sa qualité. Sa production personnelle est d’ailleurs certifiée agriculture biologique. Cependant, cela reste difficile. Les consommateurs achètent davantage l’huile conventionnelle qui est moins chère. Il nous explique également que la structure de son exploitation, comme la plupart des petites oliveraies du nord, ne permet pas l’utilisation de machines modernes. En conséquence, les récoltes se font à la main et la moitié des bénéfices partent pour payer la main d’oeuvre. Comme les agriculteurs des autres filières, ce producteur d’olive nous explique que son exploitation ne sera plus viable sans les aides de la PAC. C’est toute la filière oléicole du nord du pays qui est en danger si l’Union européenne supprime les subventions.

Les disparités régionales existant pour la production d’huile d’olive donnent lieu à des qualités et donc des prix différents sur le marché. La distinction se fait grâce aux étiquettes présentes sur les emballages. Cependant, consommateurs, méfiez-vous des fraudes…


La transparence sur l’origine des huiles d’olive, une nouvelle donne

En ce qui concerne l'huile d'olive, la transparence est un enjeu de taille car il existe des différences de qualité d'huile phénoménales. Par exemple l'huile d'olive française vierge et vierge extra se classe parmi les produits haut de gamme. (Ce qui se ressent d’ailleurs sur son prix : le litre atteint 15 à 25 euros en moyenne !). Le consommateur peut exiger à un tel prix de connaître exactement la provenance de son produit. Par ailleurs les producteurs d'huile d'olive de qualité veulent eux aussi une reconnaissance sur les étiquettes.

La mention d'une provenance sur les bouteilles d'huile d'olive n'est pas obligatoire. Elle n'est que facultative et n'est donc généralement inscrite que si elle valorise le produit. Les producteurs qui voudraient informer sur l'origine du produit sont autorisés à mentionner le pays, ou une aire géographique reconnue uniquement.  Dans ce dernier cas, la mention du département ou de la région est exigée. A l’inverse, si l'huile ne provient pas d'une zone géographique reconnue et enregistrée par l'UE il est interdit de la mentionner. Par exemple, il n'est pas possible d'écrire « huile d'olive du Var » ou « huile d'olive d'Andalousie » car ces régions ne correspondent pas à des appellations enregistrées.

Le producteur que nous avons rencontré, nous parle de l'importance de ce petit bout de papier sur la bouteille. Sans ça, personne ne peut réellement connaître la qualité du produit. Si les règles ne sont pas strictes, il est facile de tromper le consommateur. De nombreux abus ont d'ailleurs été déclarés. En France, les systèmes anti-fraude ont détecté des bouteilles d'huile d'olive d'Andalousie avec une étiquette présentant des photos de la côte d'Azur pour tromper le consommateur sur l'origine du produit.

Face à ce problème majeur de la filière oléicole, l’UE tente de trouver des solutions. Le 17 septembre dernier, la Commission européenne a déclaré que «les règles introduites en 2002, d'étiquetage facultatif de ces huiles, se sont avérées insuffisantes pour éviter que les consommateurs ne soient trompés sur la véritable origine et les caractéristiques de certains produits». Un nouvel étiquetage a ainsi vu le jour le 1er juillet 2009 suite à une décision prise par les experts des Etats membres de l’UE. Cette nouvelle transparence sur l’origine va avoir des conséquences sur la filière oléicole. Va-t-elle changer la notoriété des différentes huiles de l’UE ?

La filière oléicole est un des joyaux de l'UE. L'or vert participe fortement à l'économie de nombreux pays comme l'Espagne. C'est pourquoi l'UE cherche à protéger au mieux ce secteur. D'ailleurs, l'huile d'olive connaît des temps difficiles. En 2008, selon les organisations syndicales agricoles espagnoles, la chute de la demande a entraîné une baisse de 20% du prix de l’huile d’olive. Pour freiner la tendance, près de 200 coopératives ont réalisé un accord pour limiter la commercialisation à 300 000 tonnes d’huile. L'Union européenne a également mis en œuvre en juin 2009 un mécanisme d'aides ciblées aux producteurs d'huile d'olive. Elle va aider les producteurs en difficulté à stocker certaines quantités, soit parce que la demande est insuffisante sur le marché soit parce que les producteurs veulent éviter de vendre leur huile au prix très bas actuel et préfèrent attendre des jours meilleurs.
"La Commission continuera à suivre de près l'évolution sur le marché de l'huile d'olive", a-t-elle ajouté, n'excluant pas ainsi de nouvelles aides si la situation ne s'améliore pas…


L’agriculture espagnole au sein de l’Union européenne

Oranges, fraises, tomates, huile d’olive... les produits espagnols sont souvent incontournables. En effet, ils s’imposent sur les étalages des supermarchés français. De manière générale, depuis son entrée dans l’UE, l’agriculture espagnole est très présente dans l’Europe des 27.

L’Espagne, producteur de soleil

Même si l’Espagne tire aujourd’hui le plus de revenu du tourisme, elle est une puissance agricole incontestée. Avec 25 600 000 hectares consacrés à l'agriculture, soit 50 % de la surface totale du pays, l’Espagne possède la deuxième plus grande surface agricole utile de l’UE, juste après la France. La taille moyenne des exploitations espagnoles est de 21 hectares. On pourrait s’attendre à un chiffre similaire à celui de la France (50 hectares), pourtant, elle se situe juste au-dessus de la moyenne européenne (18.5 hectares). En comparaison avec la plupart des autres pays européens, l'Espagne est davantage soumise aux variations météorologiques interannuelles. Ainsi, la production agricole espagnole peut varier de 20% d'une année sur l'autre, ce qui la rend plus vulnérable.

Avec ses nombreuses côtes, l’Espagne est un des pays les plus aquacoles de l’UE. Par ailleurs, à l'intérieur de la péninsule (Castille, Nord-Ouest) les conditions sont difficiles et lorsque l’agriculture y est possible, on y trouve la culture de céréales, de pommes de terre, d'oléagineux et de betteraves à sucre. Les zones irriguées (huertas) des grandes vallées et des plaines côtières produisent des fruits (agrumes) et des légumes (tomates). Ces productions sont en bonne partie destinées aux exportations mais aussi au marché intérieur et à l'industrie des jus et des conserves. La production des fruits et des légumes représente le premier secteur agricole espagnol (plus d'un quart de la production finale au niveau économique). C'est aussi le secteur le plus dynamique. Le vignoble espagnol est aussi le plus étendu de l'Union européenne (plus d'un million d'hectares) avec des vignobles de qualité qui s'affirment. Mais l’Espagne est surtout connue pour ses oliveraies : elle est le premier producteur mondial d'huile d'olive et d'olives de table.

La péninsule Ibérique produit des aliments gorgés de soleil qui se sont affirmées sur le marché européen, mais elle importe quand même aujourd’hui beaucoup de blé, de lait et de viande bovine.

Comment l’agriculture espagnole a trouvé sa place dans l’UE ?

À Madrid, la mort du général Francisco Franco, le 20 novembre 1975, ouvre la voie au changement politique. Le prince Juan Carlos, son successeur désigné, devient alors roi d'Espagne et entame la démocratisation du pays. Faisant suite à la demande formelle d'association restée lettre morte en février 1962 à cause de la dictature, l'Espagne dépose officiellement sa candidature d'adhésion à la Communauté européenne le 28 juillet 1977, soit un mois à peine après la tenue des premières élections législatives démocratiques. La Commission européenne remet, malgré les difficultés pressenties, un avis favorable le 29 novembre 1978. Entamées le 5 février 1979, les négociations, longues et pénibles, aboutissent à la signature à Madrid le 12 juin 1985 de l'acte d'adhésion de l'Espagne à la Communauté européenne. Officiellement, l’Espagne est entrée dans l’UE le 1er janvier 1986.

Les négociations avec l'Espagne s'avèrent compliquées car les agriculteurs du sud de la France et d’Italie sentent leurs intérêts économiques directement menacés par certains produits (huile d’olive, agrumes, tomates,etc.). Par ailleurs, dans un contexte général de récession économique, certains pays craignent que les produits agricoles espagnols n’inondent le marché européen déjà menacé par la surproduction intérieure. D’autant plus qu’au moment de la demande d’adhésion, près de la moitié des exportations espagnoles sont déjà écoulées au sein du Marché commun européen. Tous rechignent également à faire des concessions sur l’Europe de la pêche : la flotte espagnole est alors la plus importante du continent (17 000 bateaux). Lui permettre un libre accès aux eaux européennes risquait de faire voler en éclats la nouvelle politique commune. Les anciens membres redoutent enfin que l'adhésion de l'Espagne ne creuse davantage les disparités régionales de la Communauté.

Les Neuf posent alors des conditions draconiennes à l’Espagne et un consensus est adopté. Par exemple, la baisse des droits de douane concernant les fruits et les primeurs est ainsi échelonnée sur dix ans. En échange, des accords sont prévus pour limiter les exportations de certains produits des pays déjà membres vers l’Espagne, comme le lait, les viandes bovines et porcines, le blé et le sucre.

Globalement positive, l’intégration l’a été en premier lieu sur le plan politique. L’adhésion a contribué en ce domaine à consolider la démocratie et a permis à l’Espagne de s’affirmer comme une puissance internationale. L’entrée dans l’UE a également été un succès sur le plan agricole, en effet, la PAC a participé à la correction de déséquilibres régionaux très forts en Espagne. L’adhésion a également confirmé une modernisation de l’agriculture qui avait déjà été entreprise par Franco sous la dictature.

Des difficultés à résoudre...

Au jour d’aujourd’hui, des pays membres de l’UE, comme la France, se plaignent d’une concurrence déloyale face à l’Espagne.

D’une part, un déséquilibre existe au niveau du prix de la main d’oeuvre : alors qu’il est de l’ordre de 12 euros en France il est seulement de 7 euros en Espagne. Celle-ci engage une quantité importante de clandestins africains, qu’elle n’hésite pas à sous-payer, sans parler des conditions douteuses dans lesquelles ils travaillent. On trouve ce problème particulièrement dans le secteur des fruits et des légumes qui nécessitent une main-d’oeuvre importante.

D’autre part, l’Espagne utilise encore des produits chimiques interdits par l’UE, comme le bromure de méthyle. Il s’agit d’un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d’ozone signé en 1987. L’utilisation de ce produit chimique et la diminution du prix de la main d’oeuvre permettent à l’Espagne de réduire ses coûts de production ce qui la rend plus compétitive sur le marché commun, mais qui nuit aux autres pays. Le rôle de l’UE serait de trouver des solutions d’homogénéisation entre les membres de la Communauté pour des échanges commerciaux justes. L’Espagne doit aussi dès à présent faire face aux problèmes sociaux et environnementaux liés à son agriculture.

En parallèle, l’UE va devoir aider l’Espagne à affronter des difficultés pédo-climatiques croissantes. En effet, le pays rencontre de grosses difficultés depuis plusieurs années. Les sols, déjà peu fertiles et souvent surexploités, sont de plus en plus tassés. Par ailleurs, la sécheresse sévit depuis 60 ans. Une modernisation s’impose : celle de l’arrosage des cultures. Il existe des systèmes informatisés qui permettent de doser les arrosages et qui évitent des pertes énormes, mais qui sont encore trop peu utilisés aujourd’hui. Il est nécessaire que l’UE trouve des solutions adaptées aux difficultés dues au réchauffement climatique que rencontrent les agriculteurs espagnols.

L’agrotourisme, une nouvelle tendance portée par l’UE

L'Union européenne est désormais sensible aux problématiques des régions agricoles souvent défavorisées. Ainsi, un des nouveaux rôles de la PAC est de maintenir la vitalité du monde rural et d’aider ses acteurs à réfléchir sur le potentiel de leur territoire dans une perspective de long terme. Pour cela, une nouvelle forme de tourisme est née : le tourisme à la ferme.


Pour revaloriser le métier d’agriculteur

 L’agrotourisme, c’est son nom. Pas besoin de partir à l’autre bout du monde pour se ressourcer et découvrir des saveurs et des traditions, le tout dans un cadre chaleureux. L’agriculteur du 21ème siècle a diversifié son métier et peut être un hôte qui fait découvrir à ses clients (des touristes étrangers mais plus souvent autochtones) le milieu agricole et ses productions diversifiées. Il peut vendre ses produits, proposer des activités variées et faire partager aux visiteurs sa table, son mode de vie et son métier. L’agrotourisme valorise l’agriculture et permet aux voyageurs de découvrir le pays à travers l’identité forte des agriculteurs. Il permet également de créer un lien entre les citadins et les paysans d’habitude peu accessibles.  Dionis est agriculteur dans la région de Girona et il produit un peu de céréales pour les jeunes bovins qu’il engraisse. Cela fait sept ans qu’il fait de l’agrotourisme et il en est très satisfait. Certains visiteurs s’intéressent à son métier et posent quelques questions simples, faute de connaissances,  mais Dionis est ravi de parler de ce qu’il fait.  Par ailleurs, les clients découvrent la réalité de l’agriculture trop souvent mal considérée. Il pense d’ailleurs convertir son exploitation en agriculture biologique car celle-ci attire davantage de clients que l’agriculture conventionnelle, victime de trop de préjugés.


Un supplément de revenu ou un autre métier ?


La PAC soutient ces initiatives et des encouragements facilitent l’investissement des agriculteurs. Pour Dionis, par exemple, 30% des travaux ont été financés par l’Union européenne. A une plus petite échelle, en France par exemple, à partir de 1988, les Chambres d'agriculture ont développé un soutien important pour l’agrotourisme comme le conseil technique, la mise en place de formations spécifiques, la professionnalisation et la mise en réseau des acteurs.  5800 adhérents font ainsi partie du réseau « Bienvenue à la ferme ».

L’agrotourisme est d’abord né dans les zones agricoles défavorisées mais il se généralise de plus en plus car partout, l’agriculture est de moins en moins rentable. Il est un marché prometteur car il apporte aux agriculteurs plus de bénéfices que la production agricole en elle-même. Les agriculteurs que nous avons rencontrés sont très satisfaits de cette activité. Cela demande du temps et de l’investissement mais cet engagement est très profitable.  Une agricultrice de la région de Huesca nous a même avoué qu’elle pensait abandonner son élevage pour se consacrer entièrement au tourisme rural. Même si elle possède 300 bovins à l’engraissement, son revenu est faible et il dépend trop des subventions européennes. Si celles-ci viennent à disparaitre, elle ne pourra plus vivre de l’agriculture.

 Dans un pays comme l’Espagne où le tourisme est la principale source de revenu, l’agrotourisme semble trouver sa place. L’agriculture qui jadis se consacrait uniquement à la production, permet aussi aujourd’hui de distraire les citadins…

Choisir son agriculture... à quel prix ?

Nous sommes en Espagne, près de Girona, à une heure seulement de la frontière française. Les paysages nous sont encore familiers : des champs de blé, de maïs et de tournesols. Beaucoup de céréales sont produites pour nourrir les animaux qui sont très présents dans cette région. Nous avons visité deux fermes de production laitière. Elles sont situées dans le même pays, dans la même région, dans le même village, et pourtant, même si tout semble rapprocher ces deux étables voisines, nous verrons qu’il est possible, dans un contexte identique, de suivre des combats opposés….


Se battre pour développer un lait de qualité

La première exploitation que nous visitons est une ferme bio. Au premier abord, elle n’a rien de ce que nous pouvons imaginer : nous sommes accueillies par deux silos massifs de plusieurs dizaines de mètres de hauteur et un des salariés nous aborde du haut de son énorme tracteur. La propriétaire des lieux nous explique sa façon de voir l’agriculture biologique. Selon elle, on ne peut pas renoncer aux machines sinon il faudrait employer d’autres salariés et les dépenses seraient trop importantes. Il faut également avoir un nombre de bêtes assez conséquent pour optimiser les coûts de production. Son exploitation abrite 160 vaches au total : 80 sont traites deux fois par jour et les autres servent à la reproduction. Elle est la troisième plus grande exploitation en Espagne qui produit du lait biologique.

Les bâtiments ont été spécialement conçus pour le bien-être animal. Chacun en abrite 40, là où une exploitation conventionnelle n’hésite pas à en mettre 100. Il y a aussi une aire où les vaches peuvent se déplacer dans la forêt. Il faut donc plus d’espace pour faire de l’agriculture biologique et cela se ressent sur les coûts de production. La propriétaire nous dit que c’est une agriculture plus difficile, mais c’est un choix de vie qu’elle assume totalement. Elle regrette par contre le développement limité de la filière biologique. Elle est obligée de faire la transformation elle-même et pour cela, elle vient juste de construire des bâtiments pour faire ses propres yaourts. De manière générale, c’est aussi aux agriculteurs de démarcher les acheteurs. La propriétaire, elle, veut éviter la grande distribution et essaye ainsi de vendre ses produits à des cantines scolaires ou à des restaurants. Elle nous confie que c’est très difficile et que c’est un combat de tous les jours. Elle pourrait approvisionner 80 écoles, mais elle a, au jour d’aujourd’hui, un contrat avec seulement une dizaine d’entre elles. Faute de clients, son lait est vendu mélangé avec du lait classique et n’est pas valorisé… La cause principale est que les gens ne sont pas prêts à changer leurs habitudes : les cuisiniers n’ont pas envie de servir le yaourt dans des bols et ils préfèrent les pots en plastique, c’est plus simple. L’agricultrice ne comprend pas qu’on ne cherche pas à exiger encore plus de qualité pour la nourriture et que l’UE ne pousse pas davantage au développement des filières biologiques. S’il y avait un meilleur soutien de celles-ci, plus de personnes s’engageraient dans cette voie. L’UE n’est pas inactive, mais en Espagne seulement 4 % des terres sont certifiées agriculture biologique (2007). La propriétaire ne se sent pas assez soutenue par l’UE. Cela peut sembler contradictoire mais elle ne veut pas plus d’aides. Elle veut simplement qu’on impose des prix justes car elle a dû mal à s’en sortir malgré le fait que son exploitation soit grande et performante. Elle s’était promis de ne jamais vendre aux supermarchés, mais elle va être contrainte l’an prochain de céder si elle veut que son exploitation survive.

Se battre pour avoir un lait plus rentable

La deuxième exploitation que nous visitons abrite également des vaches laitières mais elle n’a rien à voir avec la précédente. Elle est constituée de 5 étables qui regroupent 550 vaches. Celles-ci sont traites 3 fois par jour (soit toutes les huit heures) au lieu des 2 fois habituelles. Nous voyons l’exploitation un peu comme une usine, où la vache est un outil de production. Le lait est ensuite amené et vendu directement au supermarché, sans passer par une coopérative. Ainsi, cela permet d’éviter un intermédiaire et le propriétaire vend son lait un peu plus cher.

Pour gérer une exploitation aussi grande, ils sont dix. Lui et son frère sont les propriétaires et ils embauchent des africains et un bulgare pour les aider au travail. Les étrangers sont les seuls à accepter de travailler le dimanche et cela arrange bien les propriétaires qui peuvent ainsi prendre des jours de repos.

Quand on parle au propriétaire de l’UE, il nous dit qu’il n’est ni pour, ni contre. Lui, ce qu’il souhaite, c’est qu’il y ait une libre concurrence entre tous les pays. Il ne veut pas que les agriculteurs soient soutenus. Au contraire, il préfère que chacun se débrouille tout seul et qu’on laisse place à la compétition. Il est conscient qu’un tel marché libre nuirait beaucoup aux fermes plus petites et moins compétitives, mais cela ne semble pas le perturber. Tant que lui peut gagner plus. Il ne nous cache pas qu’il gagne correctement sa vie et il cherche encore des tactiques pour augmenter ses bénéfices. Par exemple, il vient très récemment d’acheter des machines en Italie qui distribuent le lait automatiquement : pour un euro inséré dans la machine, il en sort une bouteille de lait comme on achèterait du coca. Quand on lui parle d’agriculture biologique pour faire le parallèle avec notre rencontre précédente, il dit qu’il respecte ce type d’agriculture, mais que ce n’est pas une voie pour lui.



Ces deux rencontres illustrent bien le fait qu’il est possible de prendre des orientations très différentes dans un contexte similaire. L’UE laisse heureusement à chacun le choix de diriger son exploitation comme il l’entend mais il y a manifestement des solutions qui sont plus adaptées au commerce agricole européen. Si on vend sur le marché commun, pour pouvoir avoir un revenu correct et des conditions de vie acceptables, il faut réduire les coûts de production au maximum, quitte à sacrifier un peu le bien-être animal et l’environnement naturel et social.

Comment la PAC influence l’agriculture européenne


   L’agriculture est un domaine imprévisible car il s’appuie sur du vivant et dépend d’un environnement instable, changeant et en perpétuelle mutation. C’est cette caractéristique qui lui donne sa richesse et permet la diversité agricole. Par leurs différentes localisations géographiques et leurs différentes cultures, les 27 pays membres de l’Union européenne sont un bon exemple du panel agricole. La PAC sait-elle mettre en valeur cette richesse ? Ou au contraire, influence-t-elle le type de production et les modes de culture ?
   Nos différentes rencontres françaises ont permis de développer quelques pistes sur ces problématiques.

L’agriculture européenne est influencée par une politique commune

    Après la guerre, l’Europe a faim et il est fondamental de relancer et réformer l’agriculture des différents pays européens. C’est la délicate mission qui sera confiée en 1962 à la Politique Agricole Commune. L’objectif principal des pays de la Communauté en pénurie alimentaire est d’augmenter les rendements pour nourrir la population, mais surtout permettre à tous de vivre, aussi bien producteurs que consommateurs. Il s’agit alors de remplir un double objectif : garantir des prix stables, accessibles aux citoyens tout en assurant des rémunérations suffisantes aux agriculteurs.

L’Union européenne, pour répondre à cet objectif, a alors mis en place une politique de soutien des prix grâce au principe d’intervention.  Cela consistait à acheter les excédents et à les stocker pour diminuer les prix (selon la loi de l’offre et de la demande) pour que les agriculteurs aient tout de même un revenu convenable. Enfin, à les restituer s’ils venaient à manquer pour éviter la flambée des prix pour le consommateur.

La politique mise en place de 1962 à 1990 par l’UE aidait indirectement les agriculteurs et l’agriculture européenne en influençant le marché. Elle gardait un rôle institutionnel en ne faisant que réguler les prix agricoles, une responsabilité qui ne peut être assumée par les agriculteurs. Elle entretenait alors une distance par rapport à ceux-ci, mais les a tout de même influencés. Ils se sont mis à produire plus car on leur garantissait l’achat de leur production par l’intervention de l’Etat. Il faut noter également qu’en intervenant seulement sur certaines productions comme le lait, la viande, le sucre, la PAC favorisait, de fait, quelques types d’agriculteurs.

Avant les agriculteurs choisissaient leur production pour qu’elle soit adaptée au milieu et en fonction de la demande des consommateurs. À partir du moment où l’UE a commencé à soutenir certaines productions, un autre facteur entrait en compte : les agriculteurs choisissaient aussi leur production en fonction du soutien de l’UE. Progressivement, cette tendance a été amplifiée.


La PAC de 1992 soutient un type d’agriculture
   
La stratégie de la PAC ayant ses limites, coûts trop élevés pour l’UE, la réforme de 1992 décide de moins intervenir sur le marché. Les agriculteurs voient alors les prix baisser. Pour compenser cette perte de salaire la PAC décide de donner aux agriculteurs une aide directe dite compensatoire (ou encore paiement direct). Ces subventions existaient déjà de manière très faible pour le cheptel bovin des régions à handicap géographique. Puis progressivement, ce mécanisme s’est élargi à l’ensemble du cheptel bovin viande (prime à la vache allaitante et au bovin mâle) et au cheptel ovin. Ainsi, à la veille de la réforme PAC de 1992 la répartition des aides directes par secteur de production souligne l’importance des subventions au secteur animal.

Sans que leurs modalités d’attribution soient conditionnées par des critères de revenu, elles vont cependant dans le sens d’un rééquilibrage en faveur des exploitations les moins rentables du fait des productions concernées et de leur localisation.

La réforme de la PAC de 1992 décide d’attribuer ces aides aussi aux céréaliers pour compenser les prix du marché qui s’effondrent, ce qui ne concerne pas toutes les productions. Des interrogations apparaissent alors chez les agriculteurs non soutenus. Même s’il est légitime d’aider les céréaliers en crise, d’autres filières en difficulté ne comprennent pas leur mise à l'écart.

Un autre problème est soulevé. Les aides sont attribuées en fonction de l’importance de la production. En effet, elles sont calculées à partir de la quantité de production récoltée et de la taille des terres. Ainsi ces aides incitent le producteur à produire plus et à s’agrandir. Cette politique favorisait une agriculture intensive qui a été une catastrophe pour l’environnement et la qualité des aliments. À partir de la réforme 1992, la PAC oriente directement l’agriculture.


2003 : de nouveaux éléments pris en compte pour guider l’agriculture de demain

Depuis la fin des années 70, la population européenne prend conscience des dégâts environnementaux causés en partie par une agriculture trop intensive. Par ailleurs, les céréaliers très subventionnés deviennent de plus en plus nombreux aux dépens d’autres productions. Les citoyens commencent à voir d’un mauvais oeil que tout cet argent soit distribué aux agriculteurs. La réforme de la PAC de 2003 est caractérisée par une modification de la nature des aides directes à travers le découplage et une justification des aides vis-à-vis de la société à travers la conditionnalité.

La réforme de 2003 introduit le découplage d'une partie des aides, c'est-à-dire le passage d'une aide liée à une production (un nombre d'hectares de maïs, un nombre de vaches allaitantes, un nombre de litres de quota laitier) à une aide liée à la personne, sur une base historique. Les aides découplées sont fixées et dépendent de celles perçues par l’agriculteur entre 2000 et 2002.

Le règlement européen adopté par les ministres de l'agriculture laisse à chaque État membre la possibilité de découpler la totalité de ses aides ou à l'inverse d'en maintenir une part importante " couplée ", c'est-à-dire inchangée par rapport au régime d’avant 2003. Ce dernier choix a été fait par la France, afin de limiter les impacts de la réforme sur les équilibres entre les différentes filières. Cette décision européenne permet une marge de manœuvre importante au niveau national. À terme l’UE veut arriver à des aides 100  % découplées, tous les pays seront au même niveau, ces faveurs sont temporaires.

La réforme de 2003 est capitale pour éviter les surproductions et surtout détacher les subventions du type de production. Cependant, le simple fait de posséder de la terre est alors subventionné. Il existe des cas absurdes où certains agriculteurs ne cultivent même plus leur terre : ils sèment uniquement et laissent pourrir les productions sur pied pour profiter des aides. Une situation pareille est due à des coûts de production trop élevés et à des prix pas assez rémunérateurs. Ils gagnent plus à ne pas cultiver.

Par ailleurs, puisque le découplage est calculé en fonction d’une base historique, il limite la volonté d’évolution. En effet, ces aides sont figées et ne prennent pas en compte la situation récente de l’exploitation (hormis la modification de taille des terres). Si la situation est meilleure que celle des années de référence, les agriculteurs se sentent frustrés car leur travail n’est pas valorisé. Le fait que des agriculteurs nous fassent cette remarque montre bien à quel point ils sont habitués au soutien de la PAC. 

Depuis 2003, les agriculteurs touchent chaque année moins d’aides directes (modulation). Cet argent récupéré du 1er pilier par l’UE est redistribué aux collectivités locales pour le développement rural et pour les filières d’agriculture durable (2nd pilier). La PAC est ainsi à un tournant de son histoire : elle a décidé de prendre en compte de nouveaux critères pour l’agriculture de demain. Un agriculteur suisse, installé en France depuis une année souligne cette tendance. En Suisse, les agriculteurs sont subventionnés par le gouvernement. Les aides ont pour but d’inciter à la protection de l’environnement. Selon lui ils produisent aujourd’hui davantage du paysage et de la biodiversité, que de la nourriture. Il pense que les pays membres de l’UE vont suivre ce schéma.

La PAC laisse la liberté aux agriculteurs de choisir leur production, aux pays de gérer leur agriculture. Elle oriente cependant forcément le paysage agricole européen avec des aides distribuées directement ou indirectement aux producteurs en faveur de certaines productions ou de certains modes de culture. Elle influence grâce à des campagnes de sensibilisation et elle aide au développement de certaines filières en choisissant la répartition de son budget. Ces stratégies agricoles sont nécessaires et importantes pour l’équilibre du marché. La PAC est obligée de raisonner à large échelle et de considérer les aspects et les exigences de chacun des pays membres. Elle doit également veiller à ce que les pays européens ne manquent d’aucune production. Cependant, il est sûr que certains n’y trouvent pas leur compte et se sentent délaissés en chemin. Sans même parler du maraîchage, c’est le cas de beaucoup de productions marginales qui sont amenés à disparaître. Par exemple, en France, les soutiens sont limités pour la production de laine, de vin, l’élevage de chevaux de boucherie... autant de filières qui pourtant définissaient la diversité de l’agriculture française. En dehors même des productions, il existe des modèles d’agriculture moins classiques mis à l’écart, comme les petites fermes familiales que l'on peut trouver en Pologne.

Quelques-uns des agriculteurs que nous avons croisés sont allés jusqu’à dire que la PAC ne cherche plus à répondre aux nombreux besoins des agriculteurs, mais qu’elle suit plutôt une idéologie et bride ainsi la diversité agricole.

Paroles d’agriculteurs

Après nos pérégrinations polonaises, nous voilà en Gironde, un département a très forte diversité agricole et où les avis sur la PAC sont multiples. Petit aperçu de nos rencontres...

« L’artisanat c’est l’avenir »

Nous nous sommes rendues sur la ferme de la Toison douce, élevage de chèvres Angora. Avec seulement 130 animaux, elle fait tout de même partie des 10 plus grosses exploitations productrices de laine Mohair sur la centaine qui existe en France. La propriétaire nous confie que la situation s’est détériorée et que la dernière usine française avec laquelle elle travaillait vient de se délocaliser en Afrique du sud. Elle a pensé un instant à la suivre, mais a finalement préféré travailler avec une usine italienne. Elle est pessimiste quant à l’avenir de cette filière, mais fait quand même partie des gens qui résistent et qui veulent y croire. Elle répète à de nombreuses reprises « quand on a la volonté, on peut y arriver ».

Selon elle, il faudrait faire attention à ne pas abandonner les filières françaises en France, car dans tous les cas, quand les prix des transports seront trop élevés et que les échanges deviendront impossibles, il sera indispensable de les recréer. Le risque est alors de perdre un savoir-faire et d’être obligé de le réapprendre à l’étranger.
Elle agit dans ce sens en tenant son petit magasin présent sur la ferme, où elle vend sa laine et les créations de ses associés. Pour elle, c’est ça le vrai commerce équitable : valoriser une production locale en faisant vivre les artisans français. Certains consommateurs sont prêts à acheter plus cher une qualité originale. Un bel ensemble, même cher que l’on garde toute sa vie, vaut mieux que dix à petits prix qui ne dureront que quelques mois. L’artisanat redevient ainsi à la mode et il est un facteur de développement rural indéniable tant au niveau économique que social. La PAC a donc un rôle a joué pour développer les filières, comme celle de la laine, qui permettent l'existence des artisans.


« Aujourd’hui toutes les productions sont en crise et c’est ça qui est nouveau ! »

Nous voici sur une exploitation dont l’association des productions est peu commune. En effet, les agriculteurs élèvent des Limousines pour la viande et produisent du maïs semence et du vin. Les propriétaires nous font très vite part de leur avis sur la politique agricole européenne.

La PAC actuelle ne permet aucune visibilité car les prix de vente des productions  sont imprévisibles. Avant, les prix étaient stables. Maintenant, les fluctuations sont aberrantes. La PAC ne permet plus de garantir des prix conséquents aux agriculteurs. Sur les trois productions des propriétaires chez qui nous nous trouvons, le maïs semence est la moins problématique car le prix de vente est fixé de manière contractuelle avant que la culture ne débute. Par contre, pour le vin, la situation est catastrophique. Elle empire depuis 20 ans même si la PAC a essayé de sauver la filière en proposant des distillations de crise et des primes à l’arrachage pour éviter la surproduction.
Globalement, toutes les filières sont en crise. L’UE laisse faire la libre concurrence et abandonne ses agriculteurs. Pour l’instant, il n’y a que les producteurs qui en payent les frais, mais tout le monde sera touché tôt ou tard. Les pays à faibles coûts de productions seront ceux qui s’en sortiront le mieux. Selon le propriétaire de l'exploitation, pour sortir de la crise, l’UE devrait s’imposer davantage face aux américains à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). Par exemple, il lui apparaît inadmissible que le lobbying, ancrée dans la culture américaine, ait autant d’influence en Europe. Les avis divergent au sein de l’Union et dans l’état actuel des choses, il est difficile de trouver un consensus entre les pays membres ce qui n’aide pas l’UE à s’imposer au sein de l’OMC.


 «  Je n’abandonnerai pas l’exploitation de mon père… »

Nous sommes à table avec deux agriculteurs, le père et le fils. Ils sont producteurs de tabac et sont très sceptiques vis-à-vis de la PAC. Les doutes sont chaque année plus importants : en 2010, les primes directes seront encore diminuées alors qu’elles sont indispensables. Comment le fils, qui reprend la gestion de l’exploitation, peut vivre alors qu’il produit à perte ? Cela paraît difficile, mais il reste confiant car il sait que les gens auront toujours besoin de manger donc  l’agriculture ne disparaîtra pas. Il faudra juste prendre la production qui rapporte le plus, quitte à changer totalement leur mode de fonctionnement. S’il faut passer en bio, le fils n’hésitera pas longtemps.

Le marché mondial étant instable, le père s’était déjà tourné vers un commerce plus local. Une coopérative récupère une petite partie de leur tabac et valorise ainsi la production de tout le Sud Ouest. Un système similaire existe également en Alsace. Même si ces alternatives sont marginales, la filière tabac s’organise et se prépare à affronter des temps difficiles. Une chose est sûre : le fils n’envisage pas d’abandonner le travail acharné de toute une vie. 

Les AMAPs : une rupture avec la PAC

Alors qu’aujourd’hui l’agriculture se négocie à l’échelle mondiale, il se développe, à contre-courant de cette tendance, une autre forme d’agriculture plus locale. Il s’agit des AMAPs, c’est-à-dire des Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne.

Les AMAPs ont été crées au Japon dans les années 60. Leur nom « Teikei » peut être traduit par « mettre le visage du paysan sur l’aliment ». Suite à une grave pollution au mercure, des mères de famille se regroupent et passent un contrat avec un agriculteur. En échange de la garantie d’achat de la production, le paysan s’engage à cultiver sans produits chimiques. À la même époque en Allemagne, en Autriche et en Suisse, des expériences similaires se développent. En 1985 naît la première CSA « Community Supported Agriculture » dans la région de New York qui s’épand ensuite jusqu’au Canada et la Grande-Bretagne. La naissance des AMAPs a été plus tardive en France puisqu’elles existent seulement depuis 2001. Cependant même si leur mise en place est récente, leur essor est extraordinaire.


Un principe d’échange : le soutien du consommateur et la transparence de l’agriculteur

Chaque semaine, le client achète ce que l’on appelle « un panier ». Celui-ci peut-être garni de légumes, de fruits ou de viande. Le consommateur ne choisit pas son contenu, chaque fois ce sont les agriculteurs qui proposent de quoi il sera constitué. Certains disent même que c’est la nature qui fait le menu de la semaine, l’idée étant bien sûr de respecter les saisons. Pour satisfaire les clients et surtout participer à la sauvegarde de variétés, en général les agriculteurs en AMAP essayent de cultiver le plus de variétés possibles. Ils peuvent produire ce qu’ils veulent et n’ont plus de contraintes de calibrage imposés par les grossistes. Avant d’être installés en AMAP, un couple d’agriculteurs nous raconte qu’ils vendaient leurs produits biologiques à des grossistes qui exigeaient des courgettes rondes à des dates précises. Même si le contrat était signé, si les courgettes arrivaient plus tard que prévu, le grossiste achetait finalement à un autre producteur les laissant le bec dans l’eau. Dans de pareils cas, ils étaient obligés de broyer leurs courgettes. Avec les AMAPs, ce type de comportement n’existe pas car tout ce qui est produit est vendu.

Les paniers sont payés en avance, ce qui permet à l’agriculteur de rembourser les coûts de production sans s’endetter. L’intérêt de cette démarche commerciale alternative est de créer un contrat de solidarité avec l’agriculteur. Ainsi, si par exemple une récolte est détruite par la grêle ou autre intempérie, le client s’engage, avec l'agriculteur, à en assumer les conséquences. Certains agriculteurs pensent que nous sommes tous des paysans, mais certains d’entre nous ont délégué leur mission. C’est pourquoi, il apparaît évident que nous assumions tous les difficultés de ce travail et que les agriculteurs ne soient pas laisser seuls face aux situations difficiles dont ils ne sont pas responsables. Les consommateurs en général comprennent très bien la situation et acceptent de trouver parfois leur panier moins garni. En contrepartie si la récolte est bonne ils verront leur panier bien rempli. Finalement, avec ce nouveau type de fonctionnement, c’est le consommateur qui soutient localement son agriculteur et non plus l’Union européenne.

Si ce système d’entraide est aussi performant, c’est grâce au principe de transparence des AMAPs. Les agriculteurs se doivent de répondre à toutes les questions de leurs clients. Dans cette optique sont souvent organisées des visites à la ferme. Par ailleurs, les agriculteurs ne sont pas obligés d’avoir le label d’agriculture biologique, mais les produits sont évidemment produits dans l’optique d’une démarche respectueuse de l’environnement.


Pourquoi s’installer en AMAP quand l’agriculture suit une logique européenne

L’idée de ces nouvelles associations est claire. Il faut inverser la tendance agricole actuelle qui est soutenue par la PAC. Les agriculteurs s’engagent dans cette autre voie pour différentes raisons. Pour certains, la raison est plus sociale. Les AMAPs sont un moyen formidable pour les agriculteurs de rencontrer leurs consommateurs et d’entretenir avec eux un rapport qui va au-delà des relations économiques. En effet, lors des distributions, il n’y a pas de flux d’argent, tout a été payé par chèque au préalable à un prix fixe. Cela laisse donc la place à l’échange. Pour d’autres agriculteurs plus rares, le choix des AMAPs est plutôt économique. Aujourd’hui, parmi toutes les filières de l'agriculture en crise, ce système est le seul qui arrive à sortir la tête de l’eau. Il évite de passer par des intermédiaires qui en général prélèvent un gros pourcentage sur le prix final. Enfin, pour de nombreux agriculteurs, s’installer en AMAP est un acte militant pour volontairement se détacher du marché européen et de la politique prônée par la PAC.

Cependant, il faut voir qu’un tel fonctionnement amène aussi quelques difficultés. Tout d’abord ce système n’est pas compatible avec toutes les productions, comme par exemple le tabac, le maïs…
Ensuite, d’après les agriculteurs, il n’y a pas d’inconvénients à travailler de cette façon, mais il existe tout de même un stress assez pesant. S’ils veulent répondre aux objectifs fixés, ils doivent travailler énormément et ils craignent toujours qu’un problème survienne et les empêche de remplir leur tâche. Ils sont livrés à eux-mêmes et savent que s’il n’y a pas assez de production pour les consommateurs ils n’auront pas d’alternative pour les fournir. L’agriculteur en AMAP, à l’inverse de celui qui subit les fluctuations du marché mondial, a un stress positif : il arrive à produire pour satisfaire des clients qu’il connaît et qu’il est heureux de nourrir. Pour un agriculteur lambda, l’angoisse est de ne pas arriver à produire suffisamment pour avoir un revenu correct et vivre de son travail. Ces deux démarches agricoles vont ainsi dans des sens opposées. Les AMAPs remplissent finalement la mission que la PAC s’était fixée au départ, à savoir nourrir une population avec des produits sains et respectueux de l’environnement tout en garantissant un prix convenable pour le consommateur et décent pour l’agriculteur.


Le système des AMAPs s’inscrit clairement en rupture avec le système proposé par l’UE. Et de manière volontaire ou non, les agriculteurs comme les consommateurs s’inscrivent dans un courant inverse par rapport à la PAC. Ainsi, il ne semble pas étonnant qu’il n’y ait pas d’aides européennes pour ce type d’agriculture. D’ailleurs, certains pensent que c’est mieux ainsi car recevoir des aides de l’UE conduirait à dénaturer les principes mêmes de cette agriculture alternative. Que les AMAPs soient en rupture avec la PAC ne signifie pas qu’il y ait incompatibilité entre ces deux fonctionnements. Une politique commune est nécessaire et les AMAPs doivent y trouver leur place sans être perçues comme une alternative anti-PAC.

La PAC, une politique bien acceptée par la Pologne malgré de nombreuses difficultés

Les 20 jours que nous venons de passer en Pologne ont été enrichis de nombreuses rencontres agricoles qui nous ont montré différents points de vue sur la PAC.
Le temps du bilan est venu : la politique européenne est-elle adaptée aux besoins des agriculteurs polonais ?

L’agriculture polonaise tend à être plus performante…

Un reportage diffusé récemment sur France 24 fait éloge de la situation actuelle des agriculteurs polonais. Ils profitent désormais de leur intégration dans l’UE pour moderniser leurs exploitations et sont plus compétitifs sur le marché européen. Une jeune éleveuse de porcs de 26 ans des environs de Varsovie et bénéficiant des aides de la PAC affirme qu’il y a eu depuis l'adhésion à l'UE un incroyable changement de mentalités chez les fermiers polonais. Certains refusent encore le changement et ne veulent pas investir, mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui emploient toute l'énergie à développer leurs fermes grâce aux fonds européens. Le président de la Chambre d’Agriculture polonaise, Wiktor Szmulewicz, affirme ainsi que « L'image d'un paysan polonais qui laboure son champ avec un cheval, visible peut-être encore sur quelques flancs de montagne isolés, appartient tout de même au passé. L'immense majorité des fermes en Pologne ont atteint le niveau européen ».

La plupart des agriculteurs polonais reconnait en effet que les aides européennes auxquelles ils ont accès pour moderniser leur exploitation sont bénéfiques. Nous avons d’ailleurs pu voir du matériel agricole moderne dans toutes les exploitations que nous avons visitées. Cela leur permet d’optimiser leur travail et améliore leurs conditions de vie. Les aides européennes permettent également de créer des partenariats, notamment entre la France et la Pologne, pour améliorer la formation des agriculteurs et de leurs institutions (par exemple les chambres d’agriculture). Un éleveur de porcs interviewé nous racontait d’ailleurs son expérience bénéfique avec des agriculteurs bretons.

Cette vision positive est néanmoins tâchée de critiques. L’agriculture polonaise s’est modernisée mais les coûts de production augmentent et les lois du marché sont de plus en plus rudes. Ainsi, la situation des agriculteurs polonais ne s’est pas améliorée de manière significative depuis l’adhésion de leur pays à l’Union européenne.


Mais une agriculture plus modeste est mise à part
 
La PAC a proposé plusieurs opportunités pour permettre aux agriculteurs de se moderniser. Pourtant, l’agriculture polonaise reste principalement caractérisée par des exploitations familiales et de petite taille, majoritairement vivrière. Il existe bien une agriculture à deux vitesses dans le pays. Lors de la préadhésion, l’UE a essayé de tenir compte de cette particularité en soutenant un développement rural, mais cela ne s’est pas vu sur le terrain.

Par ailleurs, il était difficile pour les agriculteurs modestes de bénéficier d’aides à l’investissement. Celles-ci ne représentent qu’une partie (même importante) de l’investissement total qui faut pour parvenir à se moderniser donc cela nécessite d’avoir des moyens financiers personnels conséquents. L’agriculture n’est pas assez sûre pour prendre des risques donc beaucoup d’agriculteurs sont freinés pour rendre leur agriculture plus performante par peur de tout perdre. Une partie non négligeable d’entre eux ne peut même pas se le permettre et ils sont souvent contraints d’abandonner leur métier car ils ne sont pas assez compétitifs. En Pologne, le nombre d’agriculteurs diminue et les exploitations s’agrandissent, ce qui révèle la volonté de développer une agriculture moderne et compétitive à l’image des pays fondateurs de l’Union européenne. En ne prenant pas suffisamment en compte son agriculture vivrière, la PAC risque de faire disparaître un atout incontestable : un acquis écologique en matière d’agriculture…


Des injustices se distinguent entre les pays membres

L’agriculture vivrière polonaise d’aujourd’hui est la conséquence d’un lourd passé communiste. Aujourd’hui beaucoup de polonais ont beaucoup de difficultés à se séparer de leur terre ce qui ralentit la formation de grandes exploitations. En effet, la population, touchée par le regroupement et la nationalisation des terres est marquée par la notion de propriété individuelle et privée. Ainsi les agriculteurs sont trop attachés à leurs terres pour les vendre et assument le métier d’agriculteur sans pouvoir en vivre. Cette tendance est bien ancrée dans la culture polonaise et l’UE doit forcément en tenir compte.

Par ailleurs, l’adhésion à l’UE a pu être parfois trop rapide dans un pays marqué par le communisme. En effet, des agriculteurs disent ne pas avoir eu le temps de se remettre des changements du régime agricole communiste avant de rentrer dans un système ultralibéral, ou du moins la PAC n’a pas favorisé une transition progressive.

En conséquence, des agriculteurs ne se sont pas sentis assez écoutés par rapport aux pays déjà membres. Aujourd’hui, un sentiment d’injustice perdure car les agriculteurs polonais ne comprennent pas le fait d’être moins soutenus que les anciens membres. En 2004, ils ne recevaient en effet que la moitié des sommes octroyées à leurs collègues. Ils nous ont également régulièrement répété que la France recevait beaucoup plus d’aides que la Pologne et ne comprennent pas cette inégalité au vue de l’importance de l’agriculture pour le pays.

   

Même si les difficultés sont nombreuses depuis l’entrée dans l’Union européenne, tous les agriculteurs que nous avons rencontrés ne sont pas opposés à leur appartenance à l’UE. Elle est de toute façon perçue comme étant plus fiable que le gouvernement polonais que certains caractérisent même de corrompu. Il n’en reste pas moins que l’entrée dans l’UE de la Pologne a augmenté la bureaucratie, créé des injustices et perturbé des relations privilégiées avec la Russie.
   
En conclusion, même si la Pologne est parfois vue comme un pays en retard en termes d’agriculture, certains pensent au contraire qu’elle est en avance. Elle possède en effet des atouts écologiques qui primeront à l’avenir et que la PAC devrait savoir mieux valoriser.


Seulement 1,7 % de surface agricole pour l’agriculture biologique en Pologne

La Surface Agricole Utile (SAU), c'est-à-dire le territoire consacré à la production agricole, utilisée pour l'agriculture biologique en Pologne est très faible, de l’ordre de 1.7 %. Elle est loin derrière d’autres nouveaux entrants. En effet, en République Tchèque, ce chiffre s’élève jusqu’à 7.2 % (2008). Cependant, la montée du marché de produits biologiques en Pologne est en nette augmentation.

L'engouement polonais pour l'agriculture biologique a commencé au début des années 1980, sous l'influence d'une prise de conscience croissante de la nécessité d'encourager les pratiques agricoles respectueuses de l'environnement.

Le nombre d’exploitations certifiées a commencé très bas avec 27 exploitations en 1989, mais ce chiffre a rapidement augmenté passant à 3800 exploitations lors de l’entrée dans l’Union européenne, soit 85 000 hectares en agriculture biologique. Le nombre de ces exploitations continue de croître et les chercheurs sont optimistes, estimant à 15 000 le nombre d’exploitations d’agriculture biologique en 2010.

Le rôle de l'Allemagne dans cette nouvelle orientation n'est pas négligeable (série de conférences, soutien à la création de la première association d'agriculteurs biologiques). Par ailleurs, il est fréquemment affirmé que l'agriculture polonaise, n'ayant que faiblement recours aux intrants, a une orientation naturelle pour le "biologique". Caractérisée par une main-d’œuvre importante, elle est épargnée par nombre de problèmes écologiques qui ont conduit à engager la discussion sur la réforme de la politique agricole à l’intérieur de l’UE. L’utilisation réduite de produits chimiques caractérise l'agriculture polonaise. Par exemple, la consommation d’engrais minéraux sur les sols principalement moins fertiles, s’élève en moyenne à 97,8 kg/ha, soit un tiers de la consommation des Pays-Bas. L'utilisation de pesticides est environ sept fois plus basse que la moyenne de l'OCDE.

Cependant un véritable problème persiste. Même si la demande de reconversion des agriculteurs est là, la demande des consommateurs polonais quant à elle n’est pas réelle. Les prix des produits issus de l’agriculture biologique sont estimés de 20 à 30 % plus chers que les produits classiques. Le pouvoir d’achat en Pologne ne permet pas aux consommateurs de s’orienter vers ce type de productions. Par ailleurs, le consommateur, même s’il le peut, n’est pas prêt à débourser plus d’argent pour une alimentation plus saine.

Un autre problème à noter est le manque de gestion de cette production. Une étude réalisée fin 2003, démontre que 45 % de la fourniture totale de produits certifiés bio est commercialisée à la ferme et 27% des ventes est représenté par les petites supérettes spécialisées. Malheureusement, il est plus difficile de trouver des produits biologiques en grandes surfaces. Ceci est en grande partie dû à un éparpillement des productions et un manque de structures regroupant tous les produits certifiés biologiques. En conséquence, si l’on retrouve des produits biologiques chez les grands distributeurs ce sont en majorité des produits importés d’autres pays de l’UE où la filière bio est mieux organisée.

Il semblerait donc important de commencer par structurer toute la filière agricole biologique, et de mettre en place un véritable travail de sensibilisation auprès des consommateurs. Heureusement, on sent une volonté politique à suivre cette tendance. Les formations aux agriculteurs pour passer à l’agriculture biologique sont croissantes depuis l’entrée dans l’Union Européenne. Des conseillers agricoles sont qualifiés pour aider les agriculteurs. Par ailleurs un budget de 33 millions de zlotys (soit 7 300 000 d’euros), du second pilier de la PAC, a déjà été versé à la Pologne pour ce type de culture. En parallèle, le ministère de l’Agriculture polonais s’est engagé à participer au développement de l’agriculture biologique en fournissant une aide de 500 à 1100 zlotys selon la taille de l’exploitation. Ces financements vont permettre à la Pologne de développer de manière plus conséquente le nombre de certifications biologiques.

Des carpes, de la vodka, nous sommes en Pologne !

Dans la région de Lódz, au Sud de Varsovie, un agriculteur nous parle de son métier...

Il a environ 60 ans et travaille avec sa femme et son fils. Selon la période, il emploie aussi un ou plusieurs travailleurs saisonniers. Il gère une exploitation de 300 hectares : seulement 50 hectares lui appartiennent et il loue le reste à l’Etat. La moitié de la surface est occupée par des étangs et l’autre est consacrée à la culture du blé. Il élève des carpes depuis l’oeuf jusqu’à l’adulte et produit du spiritueux pur à partir du blé.

Il est fier de nous montrer sa distillerie qui fonctionne depuis 1906. Le spiritueux pur qu’elle permet de produire est racheté par une entreprise produisant de la vodka, l’entreprise Polmos. Nous avons le plaisir de la goûter au cours de notre entretien avec l’agriculteur. Sur le territoire polonais, la vodka est produite selon une méthode polonaise traditionnelle et même si celle-ci est réputée, il est difficile de la défendre sur le marché européen et mondial. Dans la région, il n’y a plus que 3 ou 4 distilleries. Dans le pays, depuis l’ouverture des marchés, leur nombre a chuté de 930 à 150. La concurrence avec l’Amérique et l’Ukraine en est une des causes principales.

La distillerie fait l’objet d’un héritage de génération en génération. De vieilles machines la constituent et il nous montre leur fonctionnement. Il a l’habitude de faire des visites pour les écoles des environs. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, s’il avait la possibilité de le faire, il moderniserait l’usine pour augmenter sa rentabilité. Son travail serait également simplifié. Cependant un tel changement est impossible. Il peut faire ce qu’il veut sur les terres, mais pas sur les bâtiments qu’il loue à l’Etat. Aussi, même s’il veut rénover la distillerie et peut-être entreprendre plus de choses, il est contraint de mettre ses projets de côté.

Quand on parle de l’Europe et qu’on lui demande ce qu’il en pense, il nous montre sa grande carte géographique accrochée sur le mur du bureau dans lequel il nous reçoit. Il est favorable à l’Europe et souligne en particulier le fait que la qualité des produits agricoles a été améliorée, même s’il a fallu respecter des normes sanitaires contraignantes. Il apprécie le soutien que l’Union européenne apporte aux agriculteurs polonais, alors que leur gouvernement ne répond pas à leur demande. Il regrette néanmoins l’augmentation des prix des produits agricoles, la bureaucratie, les revenus qui n’ont pas changé… Il nous parle aussi de l’injustice des subventions qui ne sont pas égales à celles des anciens membres de l’Union européenne. Le marché libre est un problème pour les agriculteurs qui n’ont plus leur mot à dire… Il aimerait que l’Europe protège mieux son agriculture de la concurrence extérieure et il regrette surtout l’absence de subvention pour la production des poissons.

Il produit 90% de carpes dans ses étangs et c’est la source principale de ses revenus. La production de spiritueux n’est que complémentaire. Il travaille avec différents revendeurs et nous raconte que le prix du poisson baisse avec la concurrence d’autres pays comme la Chine. Pendant la période de Noël, la consommation de carpes est néanmoins très importante car c’est un des mets préférés des polonais. Une grande distribution est alors nécessaire pour répondre à la demande.

Avec les aides européennes, il a créé un étang de récréation où les gens peuvent venir pêcher. Un parking, un restaurant ainsi que plusieurs huttes en bois qui servent d’abris se trouvent à proximité de l’étang. Ces installations rencontrent beaucoup de succès et il n’est pas rare que le parking soit plein les jours de beau temps. Nature et détente sont au rendez-vous !

Avant de quitter le bureau, l’agriculteur nous montre des certificats attestant que son élevage de poissons a respecté les critères de l’agriculture biologique. Son élevage est extensif et il reste très naturel mais il nous dit ne pas être intéressé par le label biologique : les consommateurs polonais n’ont pas les moyens de les payer. Il n’envisage pas d’intensifier sa production, mais il nous montre ses bassins d’expérimentation qui lui permettent de tester une autre espèce de poisson au cycle de vie plus court. Il espère l’élever prochainement pour avoir une meilleure production.

L’agriculteur loue depuis 15 ans 250 hectares à l’Etat. Le contrat se termine dans 15 ans et il pourrait bien perdre à ce moment là ses terres. Il est le président d’un syndicat de propriétaires et il essaie de défendre l’intérêt des agriculteurs. Il dénonce le fait que les agriculteurs ne soient pas protégés et que les terres puissent leur être retirées - et même être reprises par des étrangers - dès que les contrats avec l’Etat se terminent. La marque communiste est encore bien présente. Cela nous surprend en tant que françaises, quand on pense que dans notre pays l'Etat ne possède pas de terres agricoles.

De jeunes polonais qui investissent dans l'agriculture

Nous sommes près de Lublin, une région plus à l’Est de la Pologne et une région plus pauvre également. Certains disent qu’ici, pour 1000 petites fermes de quelques hectares, on compte uniquement une trentaine de grandes fermes de plus de 30 hectares. Nous avons rencontré ces quelques agriculteurs exceptionnels pour la région.

Nous arrivons sur une exploitation de vaches laitières, typique dans les environs de Lublin. M. X a 63 vaches à lait et il cultive 70 hectares de blé et de colza pour nourrir ses bêtes. La ferme semble plus moderne que celle du voisinage. Dès notre arrivée, nous remarquons les nombreuses machines neuves dans la cour. Très vite nous apprenons que M. X est l’un des premiers de la région à avoir une étable très moderne. Ses vaches sont séparées dans deux différents bâtiments. Les plus jeunes sont dans l’ancienne étable, plus étroite et moins moderne. Les génisses et les vaches laitières sont dans les nouveaux bâtiments qui sont similaires à ce que l’on a en France. Les vaches sont des Prim’Holstein, celles qui produisent le plus de lait.

La modernisation, M. X nous dit qu’il la doit à l’Europe. Grâce aux aides à l’investissement, il a pu acheter des machines, construire l’étable et une nouvelle salle de traite. Il a touché 1 000 000 de zlotys (soit 220 000 euros) et touche en plus 40 000 zlotys par an (8800 euros) pour l’aide à la production. Alors quand on lui demande s’il est content que la Pologne soit dans l’UE, il nous répond de manière évidente son approbation. Aujourd’hui, il met moitié moins de temps pour la traite de ses vaches. Il est devenu un modèle pour la région. Il organise des visites gratuites pour montrer la modernisation de sa ferme et des agriculteurs viennent même de Turquie pour voir son évolution. Il doit beaucoup à la PAC, mais reconnaît quand même que la situation n’est pas si parfaite que cela. Le prix du lait est très bas et c’est difficile de s’en sortir. Selon lui, c’est à cause des distributeurs. Il vend son lait aux compagnies laitières 1.10 zl et on le retrouve en supermarché à 2.60 zl. Il en veut aussi à l’Union Européenne, comme beaucoup de ses confrères, car il ne la trouve pas juste. Il ne trouve pas normal que les agriculteurs polonais touchent moins d’aides que ceux des pays plus anciens.

C’est d’ailleurs ce que confirme M. Y, agriculteur dans la même région. Lui fait des céréales et des betteraves sucrières. Il en veut à l’Europe de ne pas soutenir chaque agriculteur de la même façon. Il n’est pas contre l’Union, car c’est en partie grâce à elle qu’il a réussi à arriver à ce niveau de vie, mais affirme que l’ouverture des frontières a participé à la crise agricole en Pologne. Il trouve que la concurrence est déloyale. Par exemple, il ne comprend pas que l’usine à sucre d’à côté de chez lui ait fermé, alors qu’une nouvelle s’est installée en France. Cependant, pour lui, la situation est bonne. Il s’en sort bien, comparé à ses voisins. Il nous dit que son caractère y est pour quelque chose. Il a toujours su et voulu entreprendre. Il a l'esprit de compétition et sait sentir le bon moment pour acheter des terres. À la sortie de la guerre, sa famille n’avait que 6 hectares de terre et aujourd’hui il en a 70. Il avait de l’argent pour investir nous dit-il, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, et il pense avoir su profiter des occasions qu’on lui offrait, notamment celles de l’Union européenne.

Sans savoir vraiment pourquoi, nous sortons plutôt perplexes de ces rencontres. Peut être parce que nous nous sentons en France alors que 2000 km nous en sépare. Nous ne sommes pas dépaysées. Nous retrouvons les mêmes vaches, les mêmes étables et les mêmes machines, comme si les polonais suivaient le modèle ouest-européen sans chercher à trouver leur propre voie.

Une bulle dans l'Europe

Après la visite de grandes fermes de plusieurs centaines d’hectares, nous restons dans la région de Lodz mais nous changeons de décor. Nous sommes très chaleureusement accueillies par une grande famille de 3 générations, les Lebscy, ainsi que leurs chats, leurs chiens, leurs poules et leurs canards...

Le père, M. Lebscy, d’une soixantaine d’année, était pompier. Il a arrêté son métier pour pouvoir se consacrer à sa passion, le travail de la terre. Il possède 12.5 hectares et loue 40 hectares supplémentaires : il y cultive du blé et élève 17 vaches. La famille a en parallèle un grand potager qui leur permet d’être autosuffisants. Ils n’achètent que les pommes de terre, nous disent-ils.
M. Lebscy est épaulé par sa femme, son fils, sa belle-fille et même sa petite-fille qui l’accompagne pour nourrir les volailles.

La production des 90 000 litres de lait annuelle est vendue à une compagnie laitière. S’il reste de la production, elle est vendue aux voisins ou elle sert à leur consommation personnelle. Le revenu est mince, mais ils ne se plaignent pas et sont heureux de faire ce qu’ils aiment.

Quand on lui parle d’Union Européenne, il est sceptique. Comme le prix du lait est trop bas, pour pouvoir être compétitifs, les agriculteurs polonais doivent suivre le pas des autres pays et sont contraints de produire davantage à moindre coût. Il a l’impression que l’entrée de la Pologne dans l’UE pousse les agriculteurs à s’éloigner d’une production saine et de qualité. Lui se sent plutôt indépendant, il essaie de ne pas fléchir fasse à la compétition et continue à produire comme avant, même si parfois c’est difficile et qu’il ne sait pas combien de temps il pourra tenir. Tout cela dépendra du prix du lait et des décisions de la PAC.
Il attend que la politique européenne se tourne vers une agriculture biologique, et que l’alimentation de qualité devienne sa priorité.
Lui n’a pas de label, car il met des ingrédients artificiels en plus de son blé pour nourrir ses vaches. Il dit pourtant que sa production est très saine. Il pourrait essayer de se mettre aux normes, mais produire de l’agriculture biologique en Pologne, ce n’est pas rentable, peu de monde est capable d’acheter du bio. Il pense qu’il y a encore un long chemin à parcourir dans ce secteur.

Quand nous avons demandé aux membres de la famille Lebscy s’ils étaient contents que la Pologne fasse partie de l’UE, ils nous ont répondu qu’ils y étaient indifférents. Cela ne les dérange pas. Ils sont pour l’ouverture des frontières pour les hommes. En ce qui concerne l’agriculture, la circulation des biens agricoles en Europe n’a pas réellement changé leurs conditions de vie. Oui, ils reçoivent des aides à l’hectare, mais en parallèle, les coûts de production ont considérablement augmenté, il n’y a donc pas de réel changement de revenu. Par ailleurs, ils n’ont pas ressenti de modifications dans leur façon de travailler. Ils avouent aussi ne pas faire d’efforts pour se soumettre à la procédure. Ils n’aiment pas tous les papiers, la bureaucratie et les questions administratives de l’Union. Selon eux, cela n’a pas d’intérêt et n’en vaut pas la peine. Ils travaillent pour produire de la nourriture et non pas pour « remplir de la paperasse ».

M. Lebscy nous avoue qu’il ne se méfie pas tellement de l’Union européenne. Par contre, les doutes existent concernant le ministère de l’agriculture polonais. Le gouvernement ne favorise absolument pas l’agriculture et ne fournit aucun support aux agriculteurs. Cependant, M. Lebscy n’est pas particulièrement inquiet en ce qui concerne l’avenir. Il sait que ses enfants reprendront les terres et suivront ses traces. Cela suffit à le réjouir pleinement.

A la fin de notre entretien, nous avons été conviées à entrer dans la maison et à déguster de très bons gâteaux faits maison. Toute la famille est réunie autour d’une table trop petite pour tout le monde : la grand-mère, les parents, les enfants et les petits-enfants. Dans la cuisine, la parole est plutôt à Mme Lebscy qui nous parle de sa passion pour l’artisanat et nous montre quelques-unes de ses oeuvres. L’espace d’un instant, nous oublions l’Europe et toutes nos questions rébarbatives. Nous profitons de « l’accueil polonais » et de la joie de vivre dans la bulle de la famille Lebscy.

Un héritage communiste particulier

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne, comme d’autres pays d’Europe de l’Est, a été sous le joug communiste. L’influence stalinienne y a été moins forte qu’ailleurs, cependant les restes de cette période sont encore visibles aujourd’hui, notamment dans le paysage agricole.

Naissance de la Pologne communiste

La Pologne a été rayée de la carte en 1795, partagée entre la Prusse, l’Autriche et l’URSS. C’est suite à la Première Guerre mondiale, en 1920, qu’elle retrouve son indépendance, mais pour une courte durée. Envahie sans déclaration de guerre par les troupes allemandes le 1er septembre 1939, puis par les troupes soviétiques à partir du 17 septembre, la Pologne est une nouvelle fois divisée : entre l'Allemagne à l’Ouest et l'URSS à l’Est.

L’Allemagne vaincue en 1945, les conférences de Yalta et de Potsdam fixent les frontières de la Pologne contemporaine, suivant la ligne Curzon à l'Est et la ligne Oder-Neisse à l'Ouest. L’Union Soviétique libère ainsi la Pologne tout en lui confisquant 30% de son territoire et en lui imposant un système totalitaire. Les communistes promulguent une loi de réforme agraire pour gagner le soutien des paysans.

Le paysage agricole polonais sous l'influence communiste

À la sortie de la guerre, les fermes sont petites et familiales ou de grande taille et possédées par la noblesse polonaise. Les terres et les biens (à partir de 50 ou 100 hectares suivant les régions) ont été expropriés sans indemnisation par les Soviétiques. Les propriétaires spoliés n’ont pas d’autre choix que de quitter la commune. En parallèle, les paysans déplacés de l’Est du pays alors occupé par l’URSS récupèrent des exploitations de familles allemandes émigrées ou chassées de l’Ouest.

Les transformations agricoles à la sortie de la guerre sont nombreuses, mais elles profitent surtout à l’Etat, qui s’approprie 40 à 70% de la superficie agricole à l’Ouest du pays. Les terres sont mises en commun et les agriculteurs polonais ne sont plus que des exécutants de l’Etat. Les autorités choisissent l’oppression : falsification des élections en 1947, répression contre les militants paysans, soumission des plus riches à des livraisons obligatoires de produits agricoles à 50% du prix réel.

De 1956 à 1970, la collectivisation forcée est progressivement abandonnée, mais les fermes d’Etat continuent de bénéficier en priorité des investissements agricoles (80% pour 20% des terres). De 1971 à 1980, pour s’engager sur la voie de la modernisation, la Pologne s’ouvre aux investissements étrangers, accorde des prêts bonifiés aux agriculteurs, subventionne les prix agricoles et abandonne les taxes sur les intrants. En revanche, l’Etat maintient son contrôle sur les structures rurales. Il en résulte des déséquilibres économiques très profonds. Durant les années 80, le pays vit une grave crise économique, avec une inflation très forte. En parallèle, la Pologne voit la montée de popularité de Solidarnosc, premier syndicat indépendant. En 1989, en parallèle à la chute du mur de Berlin, le gouvernement polonais sous influence communiste démissionne à l’avantage du pouvoir démocratique.

La politique agricole totalitaire des Soviétiques se fixait deux objectifs qu’ils n’ont pas su concilier : sur le plan idéologique, collectiviser les terres pour contrôler la paysannerie et la production alimentaire, sur le plan technique, produire plus pour satisfaire les besoins de la classe ouvrière.


Des opinions divergentes, 20 ans après la chute du communisme

En 20 ans à Varsovie, capitale du pays, le paysage a changé. De grands buildings en verre très récents et des centres commerciaux forment désormais le centre de la ville. Des affiches publicitaires de dizaine de mètres de long et de large ornent chaque bâtiment. Cette mutation n’a cependant pas pu effacer tous les héritages du passé. Le Palais de la Culture, un bâtiment imposant de plusieurs centaines de mètres, cadeau de Staline à la Pologne, reste le symbole de cette ville totalement détruite pendant la guerre...

Cette année 2009 est importante, la Pologne fête les 20 ans de la chute du communisme. Des photos à la gloire des personnes militantes pour une Pologne indépendante et démocratique décorent la ville. Cependant, alors que la population des villes semble d’accord pour condamner l’époque communiste, les avis sont plus partagés à la campagne…


M. Rozmus est agriculteur en Varmie-Mazurie, une région au Nord de la Pologne. Cette région appartenait à l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Quand la région a été récupérée par les Soviétiques, 80 % des terres ont été nationalisées. Le village a gardé une allure toute particulière : il n’y a pas de maisons individuelles, comme nous avons l’habitude d’en voir à la campagne, mais plutôt de petits immeubles où logeaient les ouvriers agricoles qui travaillaient sur les terres de l’Etat. M. Rozmus a une grosse exploitation de 500 hectare. Il nous raconte qu’il s’est bien débrouillé quand les terres ont été redistribuées. Il a pu en acheter très rapidement, ce qui n’a pas été le cas de tous les agriculteurs polonais. Certains attendaient des aides de l’Etat pour pouvoir acheter des terres, mais pendant ce temps lui les vendait aux gros capitaux étrangers. Les agriculteurs polonais n’avaient pas accès aux terres de leur pays et ils n’y ont toujours pas accès car les prix restent inabordables. Finalement la situation n’a pas tellement changé pour certains agriculteurs polonais qui ne sont toujours pas propriétaires des terres qu’ils travaillent.


M. Rozmus nous raconte qu’il ne regrette pas du tout l’époque communiste. Il n’y avait aucune démocratie, aucune liberté de penser, de s’exprimer. On pouvait être emprisonné si l’on avait un avis différent de celui du gouvernement. En plus, il n’y avait pas d’équipements et de machines et même si les gens avaient de l’argent, ils ne pouvaient pas acheter car les magasins fournissaient très peu de matériels.


Cependant les avis sont partagés sur le souvenir de cette époque. Nous avons rencontré une famille qui dirige une coopérative agricole. Ils sont 10 agriculteurs à avoir regroupé leur terre pour travailler en commun. Les machines appartiennent à la coopérative et chacun peut en disposer comme il le veut. Trois agriculteurs sont élus pour prendre les grandes décisions. Ils nous racontent qu’ils ont gardé le modèle communiste parce que changer la structure des exploitations demandait trop de travail. Ils affirment également regretter cette période. Ils disent qu’ils gagnaient davantage, qu’ils étaient moins angoissés et qu’ils étaient sûrs d’avoir quelque chose à la fin du mois. Le gouvernement s’occupait de tout pour eux et ils avaient l’impression de gagner leur vie, ce qui n’est plus le cas actuellement.

Une évidence : Oui pour l'Europe ! mais pas celle-là...

Même si les avis divergent beaucoup à propos du communisme, presque tous les agriculteurs se retrouvent sur l’entrée de la Pologne dans l’UE. Les agriculteurs polonais que nous avons rencontrés ne sont pas réfractaires à l’ouverture des frontières et à l’idée d’Europe. Cependant, ils condamnent tous la façon dont est menée la politique agricole européenne : des aides injustement réparties, un travail administratif démesuré, un désintérêt envers les agriculteurs polonais, peu d’aide à l’installation, mais surtout peu de suivi et aucune cohérence entre les contraintes imposées par l’UE et les avantages qu’en tirent les agriculteurs sur le terrain. Ils sont sceptiques quant au devenir de la Pologne agricole. Selon eux, s’ils ne sont pas plus soutenus par l’Europe ou par leur propre gouvernement, le secteur primaire est amené à disparaître définitivement.

Certains disent même que la Pologne n’était pas prête à rentrer dans l’UE et que le pays n’a fait que passer d’une dépendance à l’Est à une dépendance à l’Ouest…

Diminution des agriculteurs polonais de 36% en 5 ans !

La politique agricole européenne : de plus grandes fermes pour moins d’agriculteurs...

La Pologne a une population de 38 millions d’habitants. Elle est, avec la Roumanie, un des pays de l’Union européenne à la plus forte population agricole puisqu’elle représente 26.7 % de la population totale.

Pourtant ce chiffre est en nette diminution. En 2004, avant son adhésion à l’UE, la Pologne comptait 2.2 millions d’agriculteurs, alors qu’aujourd’hui ils ne sont plus que 1.42 millions. Soit une diminution de 36 % de la population active agricole en 5 ans !

En parallèle, la taille moyenne des exploitations est passée de 6 ha en 2004 à 10 hectares en 2009. Le ministère de l’agriculture polonais prévoit une augmentation continue de cette moyenne. Elle atteindrait 20/25 hectares par exploitation en 2020 !

Ces restructurations ont été possibles grâce aux subventions de la PAC. L’Europe a fourni 8.2 milliards de zlotys (soit 1.84 milliards d’euros) à la Pologne en 2009 pour la restructuration des exploitations, le double de ce que la Pologne a perçu lors de son entrée. Cet argent sert principalement pour l’investissement dans les bâtiments et l’achat de matériel.

Ces chiffres montrent bien la politique de l’Union Européenne : il faut agrandir les exploitations, investir dans du matériel pour être plus compétitif. Les conséquences sont notables, certaines exploitations ne résistent pas à la concurrence, souvent les plus petites, les moins stables. Les campagnes commencent à se vider et suivent le schéma des pays de l’ouest-européen. La main d'oeuvre pas chère est sollicitée dans l'industrie. Les agriculteurs quittent la campagne pour s'installer dans les villes. Cependant, comme ils n'ont pas de connaissances et pas de moyen, ils tentent de survivre et vivent dans des conditions très précaires.

Mais que sont devenus aujourd'hui les quelques 800 000 agriculteurs polonais sans emploi du jour au lendemain ? Comment la Pologne fait-elle pour reconvertir des gens qualifiés pour le secteur primaire, vers le secteur secondaire et tertiaire ? Les chiffres du chômage en Pologne sont en baisses, certes. Cependant, on enregistre plus d'un million d'immigrés polonais en Europe de l'ouest pour cause de chômage dans leur pays d'origine.

Discussions sur l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne

Au cours des trois derniers siècles, la Pologne a peu a peu glissé d’un empire étendu à celui d’une nation écrasée, jusqu’à la disparition complète de ses frontières au cours de certaines périodes. La Pologne a joué le rôle de zone de contact entre Orient et Occident et a subi d’incessantes traversées par des nations voisines agressives (Russie, Prusse, Autriche). L’adhésion à l’Union Européenne marque un grand tournant dans l’histoire du pays, et en particulier dans l’histoire de son agriculture…

La Pologne, géant agricole

Les agriculteurs représentaient plus de 18 % de la population en Pologne la première année de l'entrée dans l'UE. L’activité agricole est très importante dans ce nouveau pays entrant, et comme la majorité des exploitations sont familiales, la « question paysanne » soulève de nombreuses interrogations lors de son adhésion à l’Union européenne. Le pays détient à lui seul 10 % de l’ensemble des terres arables de l’Europe des 27 et parmi les 10 nouveaux Etats membres de 2004, il est au premier rang en matière d’agriculture. L’activité agricole de la Pologne se démarque de celle de ses confrères européens par la petite taille de ses exploitations, leur morcellement, la faible spécialisation et l’utilisation limitée de la chimie agricole. De manière générale, elle est caractérisée par des circuits courts entre les producteurs et les consommateurs.

L’agriculture intensive et productive domine au Nord et à l’Ouest, une agriculture plus extensive et naturelle est présente au Sud et à l’Est. L'élevage constitue les deux tiers de la production agricole, l'autre tiers étant représenté par les cultures. La Pologne est un grand producteur de céréales et notamment de blé et de seigle (troisième producteur mondial les meilleures années), de pommes de terre (également troisième producteur mondial les meilleures années), de betterave à sucre et de fourrage. L'horticulture produit une gamme variée de fruits et légumes frais et transformés tels que les fraises, le jus de pomme, les choux, les carottes et les groseilles. Le secteur de l'élevage est dominé par les porcs et la production laitière, et dans une moindre mesure par la volaille et le mouton.

La PAC prend-t-elle en compte les particularités de l’agriculture polonaise ?

Cela ne fait que 5 ans que la Pologne fait partie de l’Union européenne et cette adhésion est un événement marquant non seulement parce qu’elle s’est faite en même temps que celle de 9 autres pays, mais aussi parce que la Pologne n’était pas entièrement remise de ses derniers conflits. La Pologne est donc à ce moment-là en cours de reconstruction et l’entrée dans l’Union européenne est très ambitieuse quand on sait que l’on y trouve les PIB par habitant les plus faibles  de l'UE (par exemple dans la région de Lubelskie).

En raison des « lacunes » agricoles de la Pologne, le projet consiste, pendant la période de préadhésion, à calquer la trajectoire agricole de pays tels que l’Allemagne ou la France sur la Pologne : les aides publiques sont orientées vers les structures compétitives de grande taille et la main d’œuvre est orientée vers les secteurs secondaire et tertiaire de l’économie. Cependant, la capacité d’investissement des exploitations est très limitée et le report de la main d’œuvre n’est pas envisageable car le chômage est en nette et constante progression. Par ailleurs, les moyens financiers mobilisables par l’Union européenne pour l’adhésion des nouveaux entrants, quoique conséquents, sont trop limités. Pourtant, le projet modernisateur de la Pologne reste centré sur ses objectifs initiaux au lieu de prendre en compte la particularité des exploitations polonaises contemporaines.

Certaines caractéristiques du monde rural polonais n’ont pas pu être ignorés par l’UE. Par exemple, pour compléter le revenu des agriculteurs et des ruraux, il a fallu développer les activités rurales locales et mettre en avant l’intérêt agro-environnemental des exploitations polonaises (fort taux d’emploi agricole, faible usage d’intrants chimiques et de combustibles fossiles, biodiversité élevée…). L’Union européenne a finalement opté pour un système à double vitesse visant en priorité l’augmentation de la rentabilité économique des productions agricoles, sans oublier le développement d’une agriculture essentiellement vivrière dotée de fonctions à la fois économiques, sociales et agro-environnementales.

Comment ces objectifs sont appliqués sur le terrain ? L’objectif prioritaire poussant les agriculteurs à être plus compétitifs se réalise-t-il au détriment d’une population rurale qui n’a pas les moyens de suivre ? Les politiques agricoles, au niveau national et au niveau européen, répondent-elles aux attentes de la majorité des agriculteurs polonais ?

L’agriculture polonaise trouve-t-elle sa place dans l’UE ?

Avant 2004, les paysans en Pologne constituaient une des couches les plus pauvres dans ce pays ex-communiste et leur peur de l'UE était attisée par des populistes. Ces derniers exploitaient le fait que les paiements directs prévus aux fermiers des nouveaux pays étaient bien inférieurs aux sommes perçues par ceux des anciens membres, soulignant de ce fait une injustice.

Ces craintes ne se sont pas dissipées lors de la période de préadhésion. En effet, la route est longue pour que le pays rattrape l’acquis communautaire européen. Cet acquis concerne notamment la santé publique et la protection des consommateurs, et porte sur la mise en place de contrôles vétérinaires et phytosanitaires. Les mesures d’adaptation nécessaires de la Pologne par rapport à l’Union européenne ont été d’abord mal perçues par la population polonaise. Les produits nationaux étaient présumés peu sains en raison des modes de production moins technicisés qu’à l’Ouest. En effet, en raison des contraintes sanitaires désormais imposées aux producteurs et aux industries de transformation d’aval, le marché européen se trouvait momentanément fermé à nombre de produits polonais, alors que, dans le même temps, les produits agricoles occidentaux très subventionnés déferlaient en Pologne. Par ailleurs, les coûts de mise aux normes ne se trouvaient que partiellement couverts par les aides européennes, dont le dispositif imposait d’abord l’avance des fonds nécessaires par les intéressés avant un remboursement à terme. Les agriculteurs ne se sentaient alors pas assez soutenus par l’UE.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Par nos enquêtes nous essayons de voir s'il y a eu une évolution depuis 2004. Nous tenterons de voir si les agriculteurs sont satisfaits de leur entrée dans l’UE. Nous essayerons d'observer également s'il existe un dialogue entre les organisations politiques agricoles européennes et polonaises avec les agriculteurs.

"Investissons tous dans l'agriculture"

C’est perché à 1 000 m d’altitude sur les orgues basaltiques du Cantal dans la petite ville de St Flour, que s’est tenu cette année le 43ème Congrès National des Jeunes Agriculteurs. Choisir le Cantal pour réunir des agriculteurs de toutes les régions de France fut un choix très approprié, non seulement du fait de sa localisation centrale, mais surtout car c’est un département très concerné par les problématiques agricoles (15 % des actifs cantaliens travaillent dans l'agriculture, ce qui est bien au-dessus de la moyenne nationale, de 6 %). Le contexte est idéal et le congrès des JA est très bien accueilli.

Les JA veulent investir dans l’agriculture…

« Il transmet, je m’installe : investissons tous dans l’agriculture » : le thème de cette année définit bien les priorités du syndicat des Jeunes Agriculteurs (JA). Selon eux, il faut aider les novices à se lancer dans leur métier grâce au savoir-faire des anciens, et leur assurer un soutien économique pour se stabiliser les premières années. Il faut également proposer une aide à l’installation pour inciter les jeunes à se tourner vers l’agriculture, métier noble et d’avenir trop souvent mal considéré, afin d’éviter l’agrandissement des exploitations agricoles déjà existantes et la diminution du nombre d’agriculteurs. Ces questions sont capitales, car comme le disait le président national des JA William Villeneuve, « supprimer une génération de génisses, c’est dangereux pour tout le troupeau ». En effet, c’est de cela dont il s’agit, et dont il a été question à ce congrès : comment guider le monde agricole, pour défendre l’avenir de l’agriculture française et même de l’agriculture européenne.


C’est un agriculteur impliqué dans les questions agricoles qui nous a éclairées : Julien Valentin. Il est vice-président du CEJA (Conseil Européen des Jeunes Agriculteurs), une organisation qui regroupe les institutions de jeunes agriculteurs de 21 pays européens et qui défend une politique rurale bien précise : aider les jeunes et l’agriculture en Europe grâce à la Politique Agricole Commune (PAC). Ce dernier point est un combat acharné puisque la PAC est remise en cause aujourd’hui.

… Pourtant l’Europe se désengage de l’agriculture

La PAC voudrait faire disparaître les aides à la production à partir de 2013. Cela fait plusieurs années qu’il en est question, à la demande des pays nordiques et de l’Angleterre. A l'époque, le président français Jacques Chirac, formellement opposé à leur suppression, avait réussi à les maintenir jusqu’à cette date. Les opposants de la PAC critiquent son budget colossal (40 milliards d’euros environ) qui constitue 40 % du budget européen. Pourtant d’après Julien Valentin, cette politique coûte moins que la défense et la recherche, et qui plus est, il est normal que la PAC constitue la part principale du budget européen puisque qu’elle est la seule politique réellement en place et à l’origine de la construction européenne. La France défend aussi l’importance de garder les aides PAC. Ces aides agricoles permettent d’investir dans le pays à long terme, ce qui rapporte en échange beaucoup de richesses. Un investissement économique dans quelque chose de durable et à forte valeur ajoutée est toujours très positif pour un pays. Julien Valentin ajoute : « Nous ne pouvons pas reprocher à un agriculteur d’investir, il est entrepreneur, et mettre de l’argent dans un projet, c’est la définition même de l’entreprise ». Surtout qu’en agriculture, un emploi direct (agriculteur) donne une multitude d’emplois indirects (conseiller agricole, chercheur qualité et développement, contrôleur qualité, transformateur, distributeur, assureur...). Pour les JA, la suppression des aides est symbolique d’un désintérêt de l’Europe envers l’agriculture. « L’Union européenne se désengage de la question agricole qui n’est plus prioritaire, et s’oriente désormais vers d’autres domaines stratégiques comme celui de l’énergie ». Il semble que la PAC se « détricote », et nous ramène 40 ans en arrière.

La disparition des aides montre le désengagement de l’Europe vis-à-vis de son agriculture. Elle fait le choix de ne plus protéger les agriculteurs et les met alors en concurrence totale sur le même marché.
La crise du lait actuelle illustre bien cette nouvelle tendance. Les quotas laitiers ont été mis en place en 1984, suite à une production excessive de lait, car le stockage et l’exportation des excédents coûtaient trop chers à l’Europe. Chaque pays européen s’est alors vu attribuer une quantité maximale de lait à produire. Aujourd’hui la Commission voudrait supprimer ces quotas pour laisser une concurrence totale entre les pays européens, diminuer ainsi le prix du lait sur le marché et surtout permettre aux pays d’augmenter leurs exportations d’un pays à l’autre. Cependant Julien Valentin, comme beaucoup, condamne cette politique. Il y a toujours des pays plus compétitifs que d’autres et il craint que la suppression des quotas conduise à la spécialisation des Etats membres. Cela menace certains éleveurs laitiers qui se verront obligés d’abandonner leur production face à la concurrence, mais une telle division de l’agriculture mettrait en danger les terroirs et serait une catastrophe pour l’environnement et pour l’indépendance alimentaire des pays.

Pour une Europe plus juste et plus cohérente…

Il apparaît ainsi fondamental de protéger la diversité des agricultures européennes et même la protection de l’agriculture européenne en général. Julien Valentin explique cependant qu’il a du mal à faire porter la voix de la France au CEJA. Beaucoup de pays sont prêts à se lancer dans l’ultralibéralisme et la concurrence la plus totale et voient la France comme un pays souvent trop conservateur qui a peur de s’investir.

Selon les JA, la France agricole n’a du sens que dans une Europe agricole. Il ne faut pas renoncer à la PAC, mais la réformer pour la rendre encore plus forte. Ce qu’ils condamnent c’est le manque de cohérence de l’Union. Par exemple, il est possible d’importer des OGM en France venus d’autres pays, même si c’est interdit d’en produire pour la consommation sur le territoire français. « C’est de l’hypocrisie que d’accepter de polluer à l’étranger », voilà ce que pense William Villeneuve, président national des JA. Il faut aussi trouver des homologations européennes sur les produits phytosanitaires. Il est incompréhensible qu’il soit autorisé de mettre sur le marché commun, des fraises espagnoles cultivées avec des produits chimiques interdits dans tous les autres pays européens. Les charges salariales -qui varient d'un pays à l'autre- constituent un autre problème. En Alsace, on préfère acheter de l’autre côté de la frontière, où le prix de la main d’oeuvre est plus bas, ce qui se répercute sur le prix des produits finis.

Si l’on veut réformer la PAC, il faut surtout et avant tout une politique avec un tronçon réglementaire commun pour les 27 pays, afin d’éviter les distorsions de concurrence et développer ainsi un marché libre, cohérent et juste. Nous devons « partager plus que des marchés », voilà l’idée que défend Julien Valentin au niveau européen.

Pour une Europe qui écoute ses agriculteurs

Comment construire une politique agricole européenne juste et cohérente alors que les agriculteurs se sentent déconsidérés ? La nouvelle réforme sur la transparence des aides a ainsi largement été critiquée pendant le congrès. Elle permet de trouver sur internet le montant des aides que touche chaque agriculteur. Beaucoup d’entre eux se sentent humiliés et montrés du doigt, et n’admettent pas le fait d’être les seuls à devoir rendre des comptes. « Les Français nous voient comme des assistés », disent-ils, et la plupart pense que c’est une honte de donner ces chiffres sans explications. Ces derniers sont une part du chiffre d’affaire et ne représentent en rien le revenu des agriculteurs. Pourquoi est-ce que l’Europe ne divulgue pas les aides données aux autres secteurs ? « Nous sommes d’accord pour une transparence, mais une transparence pour tous ! ». C’est ce que les agriculteurs regrettent en général, d’être mis de côté. Alors, lorsqu’un congrès comme celui-ci a lieu, ils sont ravis car ils reprennent conscience qu’ils ne sont pas seuls. Ils rentrent chez eux motivés et soulagés qu’on les ait entendus.


 

C’est pourquoi, lorsque Michel Barnier est entré en scène pour faire son dernier discours en tant que ministre de l’Agriculture, certains jeunes agriculteurs ne se sont pas gênés pour marquer leur mécontentement. Heureusement le débat continue, les questions restent ouvertes et le prochain congrès se prépare déjà…

Sainte PAC

Avant d’entrer dans le vif de notre projet, nous vous proposons un bref résumé des origines de la PAC et de ses principes fondateurs…

La mise en place de la PAC

La Politique Agricole Commune, plus communément appelée PAC, a été adoptée par les six Etats membres (Allemagne, France, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Italie) de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), première étape à la création de l’Union Européenne (UE), en 1951.

La PAC telle que voulue initialement par le général De Gaulle, visait à assurer l’autonomie alimentaire de l’Europe. La priorité était d’éviter que ne se reproduise une pénurie alimentaire comme celle des années noires de 1940 à 1950. C’est le traité de Rome de 1957 qui définit les objectifs de la PAC, dont l’accroissement de la productivité du secteur, l’amélioration des revenus et l’approvisionnement des consommateurs européens à des prix raisonnables. Ces principes fondateurs ont été signés par les Etats membres lors de la conférence de Stresa en juillet 1958. Pour la première fois, l’Europe s’accordait pour définir l’unicité du marché, la solidarité financière entre les pays, des prix minimums garantis pour les producteurs et surtout la préférence communautaire, qui est l’axe central de la politique agricole européenne.

Les principes fondateurs initiaux

- Unicité de marché : soit la libre circulation des biens qui se traduira rapidement par une absence de droits de douane pour les produits agricoles entre les pays membres. Cette libre circulation favorisait l’harmonisation des prix agricoles à l’intérieur de l’UE. Les dépenses alimentaires représentant une part importante du budget des ménages à l’époque de la création de la PAC, la libre circulation devait faciliter une convergence des salaires et donc des coûts de production dans l’industrie.


- Préférence communautaire : Les Etats membres doivent acheter en priorité les denrées alimentaires aux pays européens pour développer le marché local et ainsi faire vivre les agriculteurs européens. Ainsi, dès le début de la PAC, un système de droits de douane a été mis en place vis-à-vis des pays tiers. Les taxes sont variables selon la production (protection élevée pour la viande, le lait, les céréales, mais très faible pour le soja, le manioc) et selon des accords commerciaux bilatéraux et régionaux.

- Solidarité financière : ce principe ne figure pas dans le traité de Rome, cette solidarité est en fait procurée par les instruments financiers mis en place entre 1960 et 1962. Ils font en sorte que la PAC soit financée par l’ensemble des pays membres, indépendamment de l’importance de leur agriculture.

Les méthodes d’intervention de la PAC dans l’agriculture européenne

La garantie des prix :
Avec la mise en place de la PAC, les produits agricoles peuvent circuler librement, sans taxe, à l’intérieur du marché commun agricole des membres de la Communauté Européenne qui sont de plus en plus nombreux : six, puis neuf, puis douze, puis quinze... Le marché communautaire se protège par ailleurs des importations agricoles des pays tiers en instituant un prélèvement (taxe) sur les importations chaque fois que les prix des denrées importées sont inférieurs aux prix garantis fixés dans la Communauté. Ce prélèvement met donc les produits agricoles de la Communauté Européenne à l’abri de baisses dues à l’effondrement des cours mondiaux. C’est de fait, l’élément clé de la garantie des prix.

Le mécanisme d’intervention :
Cependant, au cas où, malgré cette protection aux frontières, les cours agricoles dans la Communauté viennent à baisser, il est prévu un mécanisme d’intervention sur le marché consistant à acheter à un prix garanti les céréales, le lait, la viande, qui sont ensuite stockés dans des silos et des chambres froides. Cela induit automatiquement une hausse des prix, et les excédents peuvent être remis sur le marché en cas de pénurie momentanée.

Le mécanisme de restitution :
Enfin, si la demande intérieure européenne est incapable d’écouler les excédents accumulés, l’Europe les exporte sur le marché mondial. Grâce à des subventions, les exportateurs européens vendent à bas prix les excédents. C’est là, le mécanisme de restitution, qui comble la différence entre le prix garanti européen et le cours mondial, plus élevé. En application du principe de solidarité financière entre les Etats membres, les dépenses d’intervention et de restitution sont prises en charge par le budget de l’Union, lui-même alimenté par chaque Etat.

Les résultats de la 1ère PAC

Les principaux objectifs du traité de Rome ont en fait été assez bien remplis par la PAC des années 1960 à 1990. L’accroissement de la productivité a été considérable et grâce à la PAC l’Europe est enfin sortie de la pénurie alimentaire. Cependant, la capacité de la PAC à approvisionner les consommateurs à des prix raisonnables est plus discutée, car la protection aux frontières accroît les prix intérieurs. Dans certains secteurs comme le sucre ou la viande bovine, les prix intérieurs de l’UE se sont presque toujours situés très au-dessus des prix mondiaux. Cette stabilisation a donc été chèrement payée par le consommateur. En ce qui concerne les revenus agricoles, autre objectif du traité de Rome, la PAC n’a pas donné un niveau de vie élevé à l’ensemble des actifs qui vivaient de l’agriculture en 1960, puisque l’agriculture européenne a perdu quelque 20 millions de travailleurs entre 1950 et 1990. La plus grande réussite de la PAC est peut-être d’avoir facilité la mutation d’une économie agraire en une économie industrielle et de services.

Les principales limites des débuts de la PAC ont été les excédents de production, la dérive budgétaire et les difficultés vis-à-vis des pays tiers :

- Les excédents : la fixation de prix élevés, la garantie d’écoulement pour les producteurs que procuraient l’intervention et la protection vis-à-vis des importations ont créé les conditions idéales pour l’expansion de la production. Parallèlement, les prix élevés freinaient la demande. L’Europe s’est donc retrouvée rapidement excédentaire. Il a donc fallu subventionner le stockage des excédents et leur exportation vers les pays du Sud.

- La dérive budgétaire : les stocks publics atteignirent 25 millions de tonnes de céréales en 1991. Le budget de stockage pour ce qu’on appela les « montagnes » de viande, de lait ou de céréales explosa. Celui des subventions à l’exportation qui permettaient de les écouler dépassa les 10 milliards d’euros dans les années 1980. Le contribuable européen payait ainsi l’essentiel du prix du beurre exporté vers l’URSS, par exemple.

- La difficulté vis-à-vis des pays tiers : la PAC suscitait les critiques croissantes des pays tiers. A cette époque, un prélèvement qui variait en fonction du prix mondial était appliqué aux importations pour que les produits importés susceptibles de concurrencer les productions locales ne puissent pas entrer à un prix plus bas que ceux garantis par l’UE. Les pays tiers exportateurs dénonçaient une « forteresse agricole » qui les privait de l’accès au marché communautaire. Les restitutions européennes à l’exportation leur faisaient une concurrence qu’ils jugeaient déloyale.

Une succession de réformes

Les premières mesures correctives de 1983 :
L’UE décida de ne plus intervenir sur les céréales au-delà d’une quantité maximale garantie (QMG). Cette mesure eut pour conséquence de freiner un peu les cours, mais n’eut aucun effet sur la quantité produite.
Pour le lait, Bruxelles décida dans un premier temps de limiter la production de chaque Etat au niveau atteint en 1983, moins un pourcentage de 2 à 3 %. L’Europe laissa cependant à chaque pays le choix de moduler la baisse en fonction de la quantité de lait produite par chaque exploitant, au cas par cas.
Les quotas laitiers furent très efficaces pour diminuer les excédents, cependant certains petits agriculteurs, dans quelques pays furent lésés puisqu’ils durent réduire eux aussi leur production laitière, amenant quelques fois à la fermeture de l’exploitation. Les structures familiales étaient plus en danger ce qui poussa à l’agrandissement des exploitations laitières.

La réforme de 1992, réforme de MacSharry :
Sous l’impulsion du commissaire européen à l’agriculture, Ray MacSharry, la Commission européenne proposa en 1991 de baisser les prix d’intervention sur le marché et de compenser la baisse des prix par une aide directe versée aux agriculteurs. Cette aide directe fut calculée en fonction de la surface et des têtes de bétail présentes dans les élevages. Elle concerna principalement les surfaces céréalières et oléagineuses, les bovins et les ovins. Elle concerna également le maïs-fourrage (mélange énergétique utilisé pour nourrir les animaux). Ces décisions accentuèrent la tendance à l’agrandissement des exploitations et à l’intensification de l’élevage bovin.

La réforme de 2003, vers un développement durable de l’agriculture :
À l’initiative du commissaire européen à l’agriculture Franz Fischler, la réforme se devait d’orienter la PAC vers le développement durable. Selon lui, l’agriculteur européen doit préserver l’environnement, fournir des produits sains et de qualité, entretenir des campagnes vivantes et même veiller au bien-être animal sans oublier celui des travailleurs. Pour cela, trois mesures clés ont été proposées :
- Le découplage partiel des aides : l’exploitant agricole n’est plus obligé de produire des quantités précises pour toucher une aide, les primes sont désormais fixées sur ce que l’exploitation avait reçu en moyenne sur les années 2000, 2001, 2002. Le but étant d’inciter les agriculteurs à produire ce qui se vend le mieux.
- La dégressivité et le plafonnement des aides : au-delà de 5000 euros, la dégressivité était de 5 % par an.
- Des conditions pour toucher les aides : pour toucher des primes, l’exploitant devait respecter des conditions précises par rapport à l’érosion et le taux de matière organique des sols.

Et aujourd’hui

Toutes ces réformes ont conduit à une PAC « nouvelle », cependant elle reste encore aujourd’hui un sujet houleux entre les différents pays européens.
Les aides ne sont pas distribuées de façon équitable, certains producteurs en touchent plus que d’autres et la répartition est différente selon les pays. Les Anglais, par exemple, la juge injuste puisqu’ils touchent moins que ce qu’ils versent à l’UE pour l’agriculture. À l’inverse la France reçoit environ 40 % du budget de la PAC. Elle pousse ainsi au maintien des aides. Certains agriculteurs ont peur de la suppression des subventions et pourtant aimeraient, comme les autres citoyens, être payés à la hauteur de leur travail.
Par ailleurs, même si le second pilier tente de développer une politique en faveur du développement rural et durable, beaucoup d’écologistes continuent à tirer la sonnette d’alarme. En France, les algues vertes ont envahi le littoral à cause d’excès de nitrates dus aux déjections animales. Certains sols sont anéantis, résultat d’hyperspécialisations absurdes.
Les Organismes Génétiquement Modifiés sont un autre sujet qui divise les Etats membres. Il existe en effet différents statuts au sein de l'UE. La France, par exemple, a mis en place une clause de sauvegarde sur la culture des OGM. L’Angleterre n’en produit pas, mais n’interdit pas leur production. La Pologne quant à elle a interdit de facto leur culture contrairement à l’Espagne, par exemple, qui est un pays producteur. Ces différences notables, dans un contexte de marché ouvert et de libre circulation des biens agricoles, montrent bien l’existence d’incohérences dans la politique agricole européenne.

Un très important remaniement de la PAC est prévu pour 2013, remettant même en cause l’existence d’un projet commun. Beaucoup tiennent en effet à préciser que les enjeux actuels ne sont plus les mêmes que ceux d’il y a 30 ans. Avec la spéculation sur les céréales, les mauvaises récoltes dues au changement climatique, la diminution des terres cultivées pour l’alimentation (urbanisation croissante, utilisation de terres fertiles pour les agro-carburants) et surtout la demande croissante de l’Inde et de la Chine, nous nous trouvons actuellement plutôt en état de pénurie alimentaire qu’en situation excédentaire. Autant de points que la PAC va devoir considérer pour sa prochaine mutation.
La PAC qui commence à peine à comprendre ses erreurs du passé doit faire face à de nouveaux défis. Cette politique, qui fut au coeur de la construction européenne, divise aujourd’hui les Etats membres. Il est important de reconsidérer la situation agricole des 27 pays européens et même des pays tiers pour réformer la PAC et répondre aux enjeux agricoles actuels d’une importance vitale.

Au tour de la PAC...

Que savez-vous de ce que vous mangez ? Cette question peut paraître surprenante, mais il est aujourd’hui difficile d’y répondre. Face à une population grandissante, l’agriculture contemporaine se spécialise et s’intensifie à outrance, oubliant parfois des nécessités culturelles, sociales et environnementales. En ce début de 21ème siècle, face aux crises en cours et à venir, la société s’interroge sur les directions qu’elle doit prendre: comment répondre à des enjeux mondiaux tout en tenant compte de la diversité des hommes ?

La PAC ne fait pas l’unanimité en Europe

L’Europe, construction communautaire de l’après-guerre et élan de solidarité entre pays a plus que jamais un rôle décisif à jouer dans cette discussion. En réservant une politique spécifique à son agriculture depuis plus de 40 ans avec la Politique Agricole Commune (PAC), l’Union Européenne place les questions agricoles au centre de ses débats et montre à quel point elles sont incontournables pour l’équilibre des pays.

Quotas laitiers, subventions, pollutions… l’agriculture européenne fait souvent la une de l’actualité. Si la PAC a permis au lendemain de la seconde guerre mondiale d’assurer la sécurité alimentaire de la population européenne, elle a au passage entraîné de nombreux dégâts : répartition inégale des soutiens entre agriculteurs et territoires, appauvrissement du tissu rural, atteintes à l’environnement et concurrence déloyale vis-à-vis des pays du Sud… Beaucoup de désaccords persistent entre les pays membres ce qui conduit à se demander si une politique agricole commune à 27 pays est en mesure de répondre à des enjeux décisifs à l’échelle mondiale, en même temps qu’aux besoins spécifiques des populations.

Notre projet : l’avis des agriculteurs européens

C’est dans ce climat que s’inscrit notre projet. Nous sommes deux étudiantes agronomes à l’ENSAT (Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse) et nous réalisons peu à peu la complexité des enjeux agricoles et des politiques qui en découlent. Nous savons à quel point il s’agit de questions cruciales et déterminantes pour l’avenir de l’Europe et du monde et c’est pourquoi nous avons décidé d’essayer, à notre échelle, de mieux y réfléchir, d’analyser la PAC d’aujourd’hui et d’étudier ses perspectives d’avenir : 2013 est la prochaine échéance de réforme de la PAC, où l’existence même de cette politique est remise en question. Pour y parvenir, notre idée est de dépasser le point de vue français et de voir différentes applications de la PAC dans différents pays membres de l’Union. Nous voulons tout d’abord voir si les ambitions de cette politique se retrouvent réellement sur le terrain et comment elles sont perçues par les agriculteurs selon le contexte du pays. Il est important pour nous de voir si une Politique Agricole Commune en Europe a un sens, et la question suivante mérite à nos yeux des réponses : la PAC est-elle légitime et quelle direction voulons-nous qu’elle prenne pour les années à venir ?

Au cours de notre projet, nous espérons répondre à cette question grâce aux entretiens que nous effectuerons avec les principaux acteurs de l’agriculture : les agriculteurs. Comprendre leur vision d’hommes de terrain nous apparait primordial pour construire la nouvelle PAC de demain. Pour cela, nous avons décidé de faire des enquêtes en Pologne, en Angleterre et en Espagne en plus de la France. Ces quatre pays interviennent de façon différente dans la construction de l’Union européenne. Ils montrent bien la diversité européenne qu’ils soient récemment entrés ou pays fondateurs, qu’ils bénéficient de beaucoup d’aides de l’Europe ou non... et sont un échantillon de la diversité agricole en Europe : différents types de production ou modes de culture, différentes formes d’exploitations, ou diverses contributions de l’agriculture à la richesse du pays.

La PAC, une politique qui concerne tous les citoyens européens

Nous travaillerons avec l’aide de Babel Strasbourg, un journal participatif sur Internet. L’objectif de cette association est de traiter l’information du point de vue européen et de rendre l’Europe plus concrète, plus réelle, plus accessible pour tous les citoyens. C’est par l’intermédiaire du blog de Babel Strasbourg, « Le Clandestin européen », que nous publierons des articles relatifs à notre projet. Si les questions de politique agricole sont souvent au cœur de polémiques parfois même violentes, la PAC reste une politique trop souvent méconnue et obscure pour les citoyens européens. Elle est pourtant une politique communautaire qui nous concerne tous et dont dépendent, entre autres, notre sécurité alimentaire, notre santé et l’état de notre environnement. En tant qu’européens, nous participons également tous au budget de la PAC, que nous soyons producteur ou consommateur. À travers ce projet, nous espérons ainsi susciter un intérêt pour l’agriculture européenne chez un maximum de citoyen européen pour que chacun prenne part au débat.